Du vent dans mes voiles
Christina Schwab
2013 - J’ai vu l’autre jour en passant devant chez mon voisin, une Renault 4L – moyenâgeuse – dans son jardin. Actuellement, mon fils est en train d’apprendre à conduire. Pas un jour ou presque sans qu’il ne nous parle du modèle de sa future voiture. Et Mutsiba par-ci et Toyoti par-là, sans compter les options ! Alors, bien sûr, tout cela me ramène quelques décennies en arrière, quand j’ai moi-même passé mon permis et acheté ma première voiture.
Le jour où j’eus réuni assez de petits sous, je me suis mise en quête d’une auto-école à Grasse, Alpes-Maritimes. Je ne sais pas si vous connaissez les rues de Grasse ? Comme Lausanne, la bourgade est construite sur une, voire des collines. Grasse étant une des sinon LA capitale française du parfum, il y traîne, çà et là, toutes sortes d’effluves. Quand on roule sur les bouches d’égout, pour peu que votre voiture rouille du plancher, voilà tout un monde olfactif qui s’ouvre à vous. Un jour vous roulez sur du muguet, le lendemain sur des roses, le suivant sur du mimosa ou du citron et parfois même sur de l’ail. Aïe ! C’est déjà moins drôle. Mais ces rues ne se contentent pas d’être odorantes, elles sont aussi très étroites, sinueuses et raides. Je suis donc devenue rapidement championne du démarrage en côte. Je suis aussi devenue rapidement amie avec ma monitrice d’auto-école. Que voulez-vous, je n’y peux rien, je suis sympa. En avons-nous passé des samedis soir à écumer les petits bals éponymes. Au retour, celle qui affichait le taux d’alcool le plus bas conduisait. Votre servante – quoique pas toujours à raison – s’y collait donc le plus souvent. Ça n’a l’air de rien, mais ça cumule les heures de conduite tout de même.
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La pomme n’est pas tombée bien loin de l’arbre, me disais-je encore en écoutant mon fils essayer de nous convaincre (il y a réussi) d’acheter son futur véhicule bien avant d’avoir passé son permis. Trente-sept ans plus tôt, profitant d’une courte absence de mes parents, j’avais, sans attendre non plus le précieux sauf-conduit, répondu à une petite annonce et pris rendez-vous avec les vendeurs – un père et son fils – de ma première automobile. Caisse, bahut, guimbarde, roulante, choisissez ; la liste n’est pas exhaustive. En réalité, une Renault 4 L presque de collection. J’avais vingt ans à peine. Un peu naïve peut-être, mais est-ce vraiment un tort ? Ils m’ont fait visiter l’intérieur. Impeccable. Tout était beau et très bien entretenu. La couleur me plaisait, le cendrier était vide. Ils ont soulevé le capot. Rien à redire. Le moteur y était. Pareil pour le coffre. Plein de place, en veux-tu, en voilà. Pour la bonne forme, le jeune homme est allé prendre une manivelle, histoire de me faire entendre le doux ronron des pistons. Magnifique. Tout semble aller comme sur des roulettes, et pour cause. Topez là, j’achète. Voici mon chèque et il n’est pas en bois. Au revoir Messieurs. Bien du plaisir, Mademoiselle.
Bien sûr, comme presque tout le monde, j’ai échoué la première fois à l’examen pratique. Il faut bien que l’État rentre dans ses fonds. Si l’on se mettait à donner le permis à tous ces jeunes inconscients du premier coup, où irions-nous ? Pour le code, cela avait été tout seul par contre. J’avais même eu l’immense plaisir de croiser, à la sortie de l’épreuve théorique, un amoureux potentiel qui m’avait éconduite autrefois et qui l’avait raté, lui, son examen. Bien fait ! Et puis, un mois plus tard, à la deuxième tentative, on me l’a remis, finalement, mon petit papier rose (c’était en 1976).
Mon sésame en poche et donc, légalement, le droit de m’asseoir du côté conducteur de mon tant attendu cercueil à roulettes, je ne procrastine pas, j’y vais. Un petit coup de manivelle, le moteur tourne. J’ai le poignet luxé, mais pas assez pour ne pas pouvoir enclencher la première. Je déboule sur la route nationale et… tout s’arrête ! Heureusement, nous sommes alors au sommet d’une pente suffisamment raide. Il me suffit de baisser le frein à main et, en avant Germaine. Un garage solidaire, inopinément situé juste au bas de la pente en question, m’accueille. J’y prendrai carrément pension, vu le temps que mon carrosse y passera désormais et jusqu’à ce qu’il rende l’âme définitivement… quelques mois plus tard.
J’ai positivement adoré conduire, et ce furent – entre deux visites au garage – les débuts d’une bien jolie aventure. Ah ! Ressortir dans la nuit après le film du soir et rouler jusqu’aux Terrasses de Plascassier pour admirer la Voie lactée. Descendre jusqu’à la plage par une journée pluvieuse et regarder les eaux du ciel et de la mer s’épouser. Enlever mon futur mari pour lui montrer comme je conduis bien et le regarder se débattre, entre vitesses au volant et frein à main, dans ses vaines tentatives de flirt. J’en souris encore aujourd’hui. Partir à la découverte des petites routes de Provence qui fleurent bon le thym et la lavande, s’arrêter dans les criques peu fréquentées pour une baignade rafraîchissante…
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J’aimerais tout de même profiter de la présente histoire pour faire mes plus sincères excuses à ce pauvre clébard (japonais ?) que j’ai heurté, une certaine nuit sans pleine lune, et dont le kaï kaï kaï hante parfois mes oreilles. Ce fut mon premier – et dernier – délit de fuite (quoique). J’espère qu’il y a prescription.
Oui, l’un dans l’autre, j’ai aimé toutes les voitures que j’ai pu conduire après celle-là. On oublie aussi peu sa première voiture que son premier amour, n’est-ce pas ? Mais je n’ai pas oublié non plus la Fiat 125, la Peugeot 504, la Mustang 8 cylindres en V, toutes ces petites merveilles décapotables. La plus jolie étant la poussette 4x4 de mes petits… pour laquelle je n’ai eu aucun regret d’abandonner toutes les autres !
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