Élucubrations d’une retraitée de plus de soixante ans
Christina Schwab
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3 août 2026, chez des amis en France voisine. J’éprouve une sensation tellement étrange. Être ici dans la campagne, lire Ghost Stories de Siri Hustvedt, la mort de Paul Auster, l’apprentissage de son veuvage, parce que c’en est un. Et moi ? Si mon tour arrive, comment vais-je réagir ? J’apprends de ses lignes, je tremble avec elle, je pleure aussi. Je me prépare en espérant que c’est moi qui partirai la première. Oui, mais non, que fera-t-il tout seul, mon aimé ? Je n’ai pas le droit de lui faire ça. Je suis beaucoup mieux armée que lui pour affronter tout ça, mais aussi tellement vulnérable. Je ne devrais pas lire ce genre de choses à mon âge. Pendant ce temps-là, mon amie Nat est couchée dans son lit en chien de fusil, ou position fœtale ou PLS (position latérale de sécurité, comme disent les djeuns aujourd’hui). Son mari, notre ami, ne rigole pas. Elle vient de lui dire qu’elle ne voulait plus vivre et il ne sait plus vers qui ou quoi se tourner. Je lui dis : et votre foi ? Je pense par-devers moi, faut bien que ça serve, non ? Mais il me répond que c’est au-delà de la foi. Ah bon ! Cette fois c’est moi qui suis désemparée. Si des gens qui y croient préfèrent ne pas… alors mon monde vacille aussi. Paul Auster est mort. Le livre de Siri s’achève sur un magnifique poème et le rire de son, de leur, petit fils. Vie et renaissance. Mais ici, la mort rôde aussi en attente. Nous passons deux longues soirées à écouter l’impuissance de notre ami face à la maladie. Je me souviens de ce film : Le bal des folles. En d’autres temps, Nat aussi y aurait participé, comme Camille Claudel et toutes ces femmes. Moi, dans la cuisine, une des rares fois où Nat a réussi à descendre de sa chambre cinq minutes, essayant de lui expliquer que la bipolarité était une maladie et qu’il ne fallait pas en avoir honte, ni se sentir coupable. Qu’il fallait essayer de faire confiance à la médecine et surtout ne pas jouer les irresponsables avec les médicaments. Je rajoute, moi aussi, on m’a diagnostiquée bipolaire autrefois. Ça s’appelait psycho-maniaco-dépression à l’époque, mais c’était la même chose. J’ai passé deux mois à Sainte-Anne pour me stabiliser au lithium. Mais tu vois, on s’en sort, tous les espoirs sont permis pour toi aussi. Tu participes à un projet pilote et tu vas bénéficier des meilleurs traitements. Après tout, moi, c’était en 1987, peu de temps après qu’ils aient cessé de nous lobotomiser – mais au fait, ont-ils jamais arrêté ? – à tour de bras, nous les femmes « qui avaient tout pour être heureuses ». Quoi qu’il en soit, nous sommes en 2026. La science était au bord du précipice, elle a fait un grand pas en avant ! C’est maintenant qu’on se rend compte des erreurs du passé. En ce qui me concerne, après Sainte-Anne, j’ai divorcé, je me suis remariée deux fois, j’ai eu deux enfants et tout est rentré dans l’ordre. C’est ça qui m’a guérie. Je pense qu’elle n’aura jamais droit à ce miracle parce qu’elle a déjà 59 ans… Elle a eu trois enfants et depuis peu un petit fils. Cela aggrave encore sa dépression de ne pas pouvoir s’en occuper comme est supposée le faire une bonne grand-mère. Mais qu’est-ce qui nous arrive ? Toutes ces femmes qui vont mal, parce qu’elle est loin d’être la seule, sont-elles le reflet de notre société sur le déclin ? Je suis sûre que oui. Et je me rends compte que j’ai eu bien de la chance de m’en sortir aussi bien.
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Je pense encore, dommage qu’elle ne soit pas alcoolique. Ils ont un programme de rétablissement en douze étapes extraordinaire qui en a aidé plus d’un… mieux que les psys. Voilà, nous sommes revenus dans le calme de notre appartement, j’ai remballé ma philosophie à deux balles et je me suis plongée dans le livre de Jean-Jacques Kissling que le facteur venait de déposer dans ma boîte aux lettres. Une très jolie expérience que j’ai vécue là. Vécue en miroir avec ma jeunesse pendant les trente glorieuses, où, contrairement à aujourd’hui, tout était encore possible, ouvert, permis. Travailler trois mois, partir un an en vacances… retrouver du travail sur un coup de fil et repartir. Et puis peu à peu, depuis 1981, Tatcher, Regan, Mitterrand… tous les acquis du CNR démantelés. Jusqu’à la poste, qui passe dans le privé après bien des épisodes. J’ai vu dans ce livre entre son début et sa fin toute la déliquescence de notre société. Et, pendant que j’en terminais la lecture, dans un bistro à deux pas de chez nous, un gamin de 14 ans frappait un septuagénaire à mort.
Le 15 août je vais avoir 70 ans. Je prépare la fête avec enthousiasme. J’ai loué une chambre dans un hôtel avec jacuzzi. Dans l’espoir que cela fera du bien au dos de mon amoureux et que nous pourrons y retourner régulièrement, même s’il dit que cette débauche d’énergie va à l’encontre de ses convictions écologiques… Tant pis, il reste encore un peu d’eau en Suisse, même si les niveaux baissent. J’essaie de ne pas culpabiliser chaque fois que je mange un morceau de viande, prends une douche ou monte dans un train. Et après tout, je n’aurai pas 70 ans une deuxième fois et, vu mon parcours, c’est déjà un miracle si je les ai atteints. Merci la Vie !
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