Extrait du journal de juin
Gavril Antonenko
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Samedi 27/6
Réveil à 11 h. Bien dormi. Claire me propose de la rejoindre dans un café-brunch de la rue M*, son père lui a envoyé des sous pour fêter le renouvellement de son contrat. Quand j’arrive, le Carnet de notes de Pierre Bergounioux est posé sur la table. Elle est en train de lire les notes de 1986, l’année de l’accident de Norbert. Elle a fini de manger, mais m’invite à commander ce que je veux. Ce sera un cappuccino, du pain et du beurre, des œufs brouillés, des champignons et de la truite.
La marche des fiertés s’est tenue il y a une semaine. Claire n’y est finalement pas allée. [ … ] Quant à moi, je me suis pour la première fois senti attiré ( concerné ? ) par cette manif à laquelle je n’ai jamais participé. Plaisantant à demi, je lui dis que si j’avais grandi dans un environnement social différent, j’aurais les cheveux teints en bleu, me déclarerais non-binaire et serais fan de l’émission Drag Race. Au lieu de ça, j’ai l’habitude de me regarder comme un homme : je m’applique les pronoms de genre masculin, je m’habille de façon masculine, j’ai les cheveux ébouriffés, je porte une barbe de quelques jours.
Or, bien que certains de mes goûts et comportements soient associés à la masculinité hétéro, je ne compte plus les fois où l’on m’a demandé si j’aimais les hommes. C’est devenu plus fréquent après ma rupture avec Émilie : j’avais perdu ma couverture, dis-je à Claire en riant.
Cette question m’a longtemps agacé : pour trois raisons ( plus une – la plus agissante ).
1. D’abord, je trouvais très impoli qu’on m’interroge sur ma vie sexuelle ou amoureuse avant même que j’y fasse allusion ; que l’on forme des conjectures sur ma sexualité à partir d’inflexions de voix jugées précieuses, d’une gestuelle non agressive ou d’une douceur dans les rapports sociaux, et que l’on se croie en droit de me les communiquer.
[ Un jour, dans un bar, un inconnu m’a demandé si j’étais gay. Cette fois-ci, au lieu de nier, je lui ai répondu : « Qu’est-ce qui te fait croire ça ? » Il a balbutié quelque chose à propos de mon écharpe ou de ma manière de croiser les jambes.
Maintenant, je pose cette question à chaque fois qu’on m’interroge sur mon orientation sexuelle. Certains flairent le piège et refusent de répondre, d’autres s’embourbent dans des explications vaseuses. Je parie que ces épisodes leur ont laissé des souvenirs assez cuisants pour décourager la récidive ( surtout les individus de la deuxième catégorie ). ]
2. Ensuite, il me semblait que cette question réduisait l’homme gay à une caricature folklorique, comme le breton à chapeau rond buveur de cidre ou le marseillais plein de faconde, de soleil et d’huile d’olive. Comment ne pas trouver cette question désagréable venant d’un inconnu ? Pis, c’est sur cette figure folklorique – cette mythologie contemporaine – que les gens fondent la légitimité de leur question.
3. Enfin, il m’est apparu que les traits comportementaux, vestimentaires ou physionomiques de cette figure folklorique sont socialement dévalués en tant qu’ils sont assignés au champ du féminin.
Bref, mon agacement avait trois motifs : cette question était 1. intrusive, 2. homophobe, et 3. sexiste ( tout ceci dans des proportions supportables – n’exagérons rien ).
À ces motifs s’ajoutait un quatrième – le plus déterminant. Je ne l’ai identifié que plus tard : c’était l’inquiétude. Peut-être ces questionneurs lisaient-ils en moi avec plus de perspicacité que je n’en étais capable ? Si j’étais un « homosexuel refoulé » ( autre mythologie contemporaine ), la rupture avec Émilie était inévitable : tout s’effondrait autour de moi. Mais il y avait pire encore que la perte de mon grand amour. Il y avait le bannissement social, les coups et les moqueries, la honte de la non-conformité en matière de désir sexuel. Dans une enquête sociologique passionnante, Isabelle Clair a montré que les garçons se construisent à l’adolescence contre la figure repoussoir du pédé – dont il faut se distinguer par tous les moyens. Il n’est pas étonnant que cette peur très tôt apprise ait si longtemps continué d’agir sur mes représentations.
Aujourd’hui, je m’en fiche. Mais j’ai bien l’intention d’asticoter ceux qui me poseront la question fatidique, et de tenir un journal de leurs réponses. Peut-être apprendrai-je de nouvelles choses ? Peut-être qu’eux aussi.