Forêt
Bernard M.
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Aujourd’hui Reino nous a conduits de l’autre côté du lac avec sa barque à moteur. La forêt ici est plus proche de la forêt originelle, de son état de nature. Enfin plus proche sans être cependant tout à fait conforme à la taïga d’origine. Les hommes y sont intervenus pour planter des arbres, creuser des fossés pour le drainage, permettre une exploitation forestière même si cette partie, plus éloignée des chemins et des routes, n’a pas connu d’intervention humaine depuis pas mal d’années.
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L’objectif de l’opération est la cueillette de myrtilles. Aux alentours de la maison, il y a des buissons de groseilles, de cassis et de framboises, mais, pour les myrtilles et les airelles, il faut résolument s’enfoncer dans la forêt. Nous partons à cinq, tous équipés de seaux et de peignes à myrtilles. Nous mettons pied à terre et partons chacun dans une direction. Pas de chemin ni de sentier ici. Nous progressons de tapis de mousse en tapis de mousse et de pierre en pierre. Parfois le sol se dérobe et on se rétablit comme on peut. Bientôt nous ne nous voyons plus les uns les autres. On se hèle de temps à autre pour s’assurer à peu près de nos positions respectives. Après une grosse heure, nous nous retrouvons à côté de la barque. Ma cueillette est la plus maigre, je n’ai qu’un fond de seau. Reino, qui s’est enfoncé le plus loin, se fait attendre. Enfin il réapparait à son tour. Son seau qui était le plus large est aussi le plus rempli. Mais pas de myrtilles. Il a cherché de son côté des « lakka » ou mûres des marais, des fruits au goût un peu âcre et de couleur orange, ressemblant en effet à nos mûres si l’on ne tient pas compte de la couleur. Autre différence notable : ces baies ne poussent pas dans des ronces, mais dans des buissons bas et sans piquants, ce qui les rend bien plus faciles à cueillir. Mais il nous dit qu’il a débusqué un serpent, qui, d’après ce que l’on comprend de sa description, serait une vipère, ce qui m’étonne un peu, je pensais que celles-ci ne se trouvaient que dans des régions plutôt chaudes et sèches. Récolte abondante donc à l’exception des airelles, Reino nous indique qu’il est trop tôt pour les cueillir, il faut attendre la mi-septembre pour qu’elles soient mûres.
Après la cueillette nous longeons un moment le lac jusqu’à la rivière qui l’alimente, en fait un simple déversoir qui court sur quelques centaines de mètres d’un autre lac situé quelques mètres en amont. Il nous montre les traces du travail des castors, des arbres abattus au bord de l’eau, avec la découpe caractéristique des troncs en pointe à une trentaine de centimètres du sol. Mais nous ne voyons malheureusement ni de castors au travail ni même de traces de ce qu’ils auraient fait de ce matériau. Reino surveille du coin de l’œil la ligne qu’il laisse traîner à l’arrière du bateau. Et la relève soudain. Il y a un beau brochet au bout de l’hameçon qui viendra enrichir la salade de pommes de terre du soir.
Reino semble parfaitement à l’aise dans cet environnement et semble tout en connaître. Je repense au film Dersou Ouzala de Kurosawa. Et je me dis que, malgré les différences géographiques et les différences d’époque (leurs modes de communication avec l’extérieur n’ont rien à voir, Reino peut toujours être au bout de son portable, aussi profondément enfoncé dans sa forêt soit-il), les deux hommes partagent un certain nombre de traits et sont en harmonie avec la nature qui les environne, parfaitement intégrés à elle.
J’en étais là de la rédaction de ce billet quand je suis tombé sur un reportage du Monde sur mon téléphone, réalisé à quelques dizaines de kilomètres d’ici et qui explique comment le gouvernement finlandais s’est lancé avec l’appui de financements européens dans la recréation de marais et de tourbières pour reconstituer l’état originel de la taïga. Preuve encore donc que le paysage que nous voyons ici est déjà largement influencé par l’homme. Nous nous disions en arrivant ici que nous serions en pleine nature originelle. Pas tout à fait donc. Ce n’est pas la forêt de Bialowieza évoquée dans un précédent billet d’Anne-Marie à propos du livre Le souffle de la forêt. Le but de cette opération est double, à la fois écologique et stratégique. Réensauvager la bordure orientale du pays, c’est aussi rendre cet espace impraticable à d’éventuels chars russes s’il prenait à Poutine l’envie de lancer des troupes terrestres vers l’Europe.
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