La vie secrète des vieux par Mohamed El Khatib
Anne Poiré Guallino
Ces dernières années, je dois l’avouer, à force de mener plusieurs vies de front, je me suis laissée déborder par la lecture de la passionnante Faute à Rousseau. Je les ai pourtant longtemps dévorées dès leur arrivée, très vite. Cet été, séance de rattrapage : j’aimerais être à jour quand les prochains numéros vont sortir. J’avance, de pépite en pépite. Cette semaine, je me penche enfin, avec beaucoup de retard – pas si étonnant – sur le numéro 94, d’octobre 2023, concernant Le Temps. Très émue par l’article « Dialogue avec Daniel Kenigsberg » de Gérald Cahen sur son neveu, Sam, et la pièce de théâtre C’est la vie, je me suis renseignée sur le dramaturge à l’origine de cette création, Mohamed El Khatib.
Passionnant ! La démarche de ce spécialiste du théâtre personnel, plus que documentaire, est totalement apaïste. À partir d’(auto)biographies, de rencontres, d’échanges, d’humanité, il écrit ses spectacles en sociologue, peut-être aussi en psychologue, attentif à l’Autre. Il donne la parole à ceux qui sont en principe condamnés à l’ombre, tout en mêlant sur scène des professionnels à d’autres profils, authentiques… Avec Patrick, nous avons vu, par exemple, une interview sur la création de Gardien Party, où, après avoir recueilli la parole de surveillants, sur lesquels on s’appesantit rarement dans les musées, il en a choisi quelques-uns, du monde entier, et leur a fait jouer leur propre rôle.
Pas mal ! Mais il s’agit d’un sujet moins percutant que la pièce qui donne son titre à ce billet : La vie secrète des vieux. Que peut bien dévoiler pareille promesse ?
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Sur notre lancée exploratoire, j’ai commandé hier trois textes du même auteur – introuvables, dans notre bibliothèque de la Loire – notamment celui évoqué par Gérald, mais aussi « Finir en beauté », sur la mort de sa propre mère, forcément un spectacle très personnel, et fort. Enfin, surtout… j’en avais déjà entendu parler, ailleurs, celui sur les « vieux ». Même si moi j’ajoute des guillemets, pas le moindre euphémisme, c’est le mot choisi par les personnes concernées, lesquelles s’exposent, en toute liberté, avec confiance, c’est stupéfiant, à révéler sur scène ce qu’elles ne diraient pas à leurs propres proches… notamment sur leur vie amoureuse, sexuelle, de façon débridée. Comme l’écrit Mohamed El Khatib : « En ce sens ils sont doublement courageux parce qu’ils acceptent d’affronter non seulement les spectateurs, mais leurs propres familles. »
J’ai voulu en savoir plus et là, miracle, j’ai découvert que l’on pouvait voir cette pièce exceptionnelle, qui donne la parole à ceux que l’on n’entend jamais, sur ces sujets intimes, en replay sur FranceTV, jusqu’au printemps prochain. Youpi ! Sachez-le, les amis, vous pouvez donc, comme nous deux, applaudir ce chef d’œuvre. Mais ne tardez pas trop, mai 2027… c’est demain, à la vitesse où file la vie.
Après avoir rencontré plusieurs centaines de personnes âgées, grâce à des « laboratoires artistiques en EHPAD », l’auteur a choisi d’aborder le sujet pas banal du désir, plutôt que celui, plus courant, des manques, de la dépendance, de la perte de mémoire, afin de travailler sur ce qui reste, plutôt que sur ce qui disparaît.
L’idée me paraît éminemment judicieuse : constructive, positive !
Suite à ces rencontres, il a, sans casting, constitué cette troupe atypique de sept comédiens (ils étaient huit, au départ), dont six âgés de 75 à 92 ans (102 ai-je lu ailleurs), des amateurs (ou des amoureux ?) qu’El Khatib appelle, et il a raison, des « experts d’eux-mêmes ».
Le théâtre n’est pas leur métier, a priori, et ils nous font rire, sourire, nous déconcertent, sortent du cadre, nous interpellent, nous touchent, oui, nous bouleversent. Pas de pudeur ni d’atténuation sur le grand âge. De la franchise, pour un spectacle impressionnant.
Avec Patrick, faute de temps, là encore, nous n’avions plus regardé un seul film depuis… au moins le mois de juin. L’été est donc terminé. Quelle jolie et joyeuse rentrée nous amorçons ainsi ! Nous avons dégusté, suspendus, très troublés, cette formidable et incroyable vidéo. Elle dure à peine une heure, mais quelle vitalité ! Oser ainsi parler sur scène, sans fard, de la sexualité, dans sa variété, des enfants castrateurs, du regard des autres, sur soi, de la vie et de la mort, quelle audacieuse gageure ! Aussi incroyable que cela puisse paraître, pari gagné. Ce face-à-face ose s’afficher différent, et, en ce sens, il est vraiment réussi.
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Je dédie ce billet à L., une très proche, décédée en EHPAD. Alors qu’elle était veuve depuis pratiquement un demi-siècle, fidèle au souvenir de son unique amour et mari, elle y a rencontré un voisin de chambre, un « gentil monsieur », G., très respectueux, attentif, qui l’a aidée à retrouver le sourire, l’a rendue charmante « midinette » de plus de 90 ans. Il a veillé sur elle, durant ses derniers jours, lui a tenu la main, jusqu’au bout. C’était si touchant ! À sa mort, le « gentil voisin » pleurait à chaudes larmes. Ses sanglots nous ont brisé le cœur. L’espace de quelques mois, tous deux ont vécu de la sorte ce que l’existence « secrète des vieux » offre de plus émouvant. Merci la vie !
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