À tout cœur
Christina Schwab
Quelque part entre 2016 et 2018
« Tu vas bien finir par me réveiller si tu continues à faire autant de bruit…
— Désolé, mon amour, c’est juste que je viens de faire un malaise.
— QUOI ?
— Oui, j’ai eu une douleur dans la poitrine et dans le bras gauche, puis des palpitations et des suées, une terrible angoisse. Ça a passé maintenant, mais au cas où ça reviendrait, je viens d’écrire tout ce qui s’est passé pour que tu saches à quoi t’en tenir.
— Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ? Veux-tu que j’appelle une ambulance ?
— Non, je crois que tout va bien pour le moment. Je vois que tu réagis bien, tu ne t’affoles pas, c’est bien. Je te le dirai si tu peux m’aider. »
Eh bien voilà, ma nuit est finie. Comment réussir à me rendormir ? Je suis folle d’angoisse. D’un coup je réalise ce que, dans un demi-sommeil, je n’ai compris qu’à moitié. Pour un peu je me réveillais à ses côtés et il n’était plus là. Il était blanc, livide, immobile, en un mot : mort.
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Cela fait bientôt trente ans qu’il fait partie de ma vie. De ma peau, de mes jours, de mes nuits. Trente ans qu’il me rend heureuse. Comment imaginer seulement une journée sans lui ? Pire, comment imaginer toutes mes journées sans lui ?
Oh, ce n’est pas que je n’y ai jamais pensé, non, mais c’est tellement abstrait. C’est si facile de se dire, pour se rassurer : si j’étais seule, je ferais ceci ou cela. Je me ferai bonne sœur, je deviendrai bénévole, je me consacrerai aux autres. Je voyagerai dans le monde entier, j’irai voir toutes les amies que je me suis faites sur internet. Je deviendrai la bibliothécaire de Grand’Rivière, ce minuscule village de Martinique. Mais « en vrai » je n’avais jamais réalisé ce que ce serait vraiment que d’être seule. Et puis être seule sans lui, c’est encore bien différent. Mon alter ego, mon âme sœur, mon compagnon, mon souffle, mes yeux, mon cerveau. Que deviendrais-je sans toi ? Ne plus me réveiller à tes côtés, ne plus m’endormir dans tes bras, ne plus cuisiner avec toi, laver ton linge, faire les courses, main dans la main. Savoir d’avance que ce serait ainsi jusqu’à ma mort à moi. Impossible. Je mettrai très vite un terme à cette vie qui n’en serait plus une. Malgré ces enfants que nous avons élevés et aimés ensemble. Malgré ce qu’il nous reste de famille.
Je me rends compte que je ne suis absolument pas prête à assumer cette solitude. Quand tu t’es réveillé tout à l’heure, sitôt après avoir pris rendez-vous chez ton médecin – c’est ton souhait de le faire, dès l’ouverture du cabinet, qui m’a montré à quel point ton cas était sérieux, et que toi aussi tu avais eu peur –, nous en avons parlé. Tu m’as dit ton bonheur de vivre et ta crainte que tout s’arrête. Que tu avais tant de projets, tant d’envies et surtout celle de vivre notre vie de couple, si belle, si pleine, si riche. Nous en avons apprécié tous les instants ces dernières années, depuis que nous sommes seuls, que les enfants ont quitté le nid. Mais ce n’était rien encore par rapport à ce que nous l’apprécions, depuis que nous avons réalisé avec une acuité accrue, l’incommensurable précarité de la vie humaine.
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Nous avons eu chaud. Rien n’était grave en définitive. Les examens l’ont démontré. Une petite épée de Damoclès demeure sur nos têtes cependant, l’épisode peut se renouveler dans les dix jours. Dixit notre cher médecin. Il n’en a rien été. Merci la vie.
Quelles leçons tirer de cet incident ? Un rappel du temps qui passe. Du choix de nos priorités. Du refus des relations parasitaires. Du besoin accru d’introspection, de réflexion, de remise en question. Un bilan général. Un rappel de notre fragilité, de notre vulnérabilité. De nos vanités, de notre orgueil. Du sens de l’essentiel. Qu’en est-il de nos buts, de nos objectifs, de nos rêves, de nos projets. Et si tout s’arrêtait demain, à quoi en serions-nous ?
Pour moi une vie est réussie dès l’instant où je peux me dire : « Je suis prête, si je meurs aujourd’hui, je pars sans regret, j’ai vécu tout ce que je voulais vivre ».
Je ne suis pas pressée, j’aime tant la vie, mais je sais que je peux me le dire, ici et maintenant.