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Grains de sel
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21 septembre 2026

Chroniq’hebdo 253 | De la complexité, de Catherine Ringer et de Tanella Boni

Pierre Kobel

 

Dans Télérama, Monica Bellucci dit : « J’ai juste envie d’être une comédienne libre, de jouer des femmes normales et complexes, de bouger comme je veux, de ne pas être figée. » Ailleurs sur les plateaux télé et radio, Pierre Rosanvallon fait le service après-vente de son dernier livre La tyrannie du présent. Lui aussi revendique la complexité et réaffirme que c’est parce que l’humain, la vie sont complexes, contradictoires, jamais simples que la démocratie est nécessaire. Je ne vais pas revenir sur ma chronique précédente, mais il y a là encore un message pour tous les éducateurs et enseignants. La pédagogie qu’elle soit à l’école, à la maison ou dans les médias, ce n’est pas de faire croire que tout est blanc ou noir, que tout a une solution simple, mais de faire accepter cette complexité des rapports humains, cette diversité qui doit être enrichissante au lieu de conduire aux clivages qui radicalisent et divisent. C’est cette radicalité, cette simplification à outrance qui m’effraie le plus dans la perspective des prochaines élections et dans le relais qu’elles trouvent dans les réseaux sociaux. Pour qui, pourquoi ? Suivez mon regard.

Cela me renvoie à l’article de Bernard quant à l’IA. Je le rejoins grandement, si ce n’est que je ne partage pas autant que lui les craintes qu’elles m’inspirent. L’IA n’est qu’un outil, il y a des hommes derrière qui la programment et la construisent dans le sens de leurs intérêts. Difficile d’aller contre au su de la puissance des entreprises qui les développent, mais faut-il ne rien faire même à notre toute petite échelle ? Encore dans Télérama, Colum Mc Cann parlant de son dernier opus dit : « Je ne suis pas naïf ni opposé à la technologie. Je n’irais jamais dire que la technologie est mauvaise, et les échanges d’informations inutiles — au contraire, tout cela est très précieux, presque magique. C’est ambigu, et pour cette raison, intéressant d’un point de vue romanesque. Se pencher sur ces sujets nous pousse a nous poser de vraies questions existentielles sur qui nous sommes, ce que nous devenons, ce dont nous avons vraiment besoin, la façon dont nous exploitons le monde. Car nous vivons une époque folle, une ère exponentielle, ultra-connectée, où tout va très vite, et nous devons prendre conscience de cette folie. Parfois, quand j’éteins mon téléphone et mon ordinateur, et que je sors me promener, j’ai l’impression de devenir une autre personne.

− Une meilleure personne ?

Une meilleure personne, je ne sais pas, mais une personne plus heureuse, oui. Il me semble que, lorsque je m’éloigne de toute cette technologie, mon corps et mon esprit se sentent mieux, ma respiration est plus fluide… »

La complexité, je la retrouve dans le travail, déjà évoqué ici, du groupe qui prépare un cahier de relectures dont la thématique est les violences sexuelles. Car là aussi, il ne suffit pas de dénoncer et d’accorder toute notre compassion aux victimes, il faut savoir, au-delà de l’impact provoqué par les lectures de récits accablants, se mettre en regard et construire une réflexion à travers cette matière première qui prenne en compte ces victimes, leurs blessures, leurs douleurs, mais aussi celles de leur entourage et les démarches qu’elles ont entreprises pour s’en sortir. Je ne doute pas que nous y parvenions malgré les difficultés et des approches parfois divergentes.

Ces pages le prouvent, nous pouvons échanger, contribuer au dialogue, nous contredire parfois, sans pour autant nous déchirer et renier l’amitié qui nous relie.

*

Je m’associe à Elizabeth quand elle pleure Catherine Ringer. Cette dernière n’a jamais rien fait d’autre que d’être elle-même et s’étonnait quand on lui disait qu’elle était provocatrice. Non, elle était libre et elle l’est resté toute son existence, tant dans sa vie personnelle qu’artistique ! C’est cela, au-delà du plaisir que j’ai toujours à l’écouter, qui me l’a rendue attachante.

Tandis que j’écris, j’apprends aussi la disparition d’une grande voix de la poésie africaine, celle de la poétesse et philosophe ivoirienne Tanella Boni à l’âge de 72 ans. Toute sa pensée, ses engagements et son œuvre étaient pétris d’un humanisme respectueux de l’autre.

 

Une rive ne sépare pas
Deux mondes ou deux pays
Mais une question en deux temps
Hier et aujourd’hui
Hier encore tu avais foi en la vie
Tu espérais qu’aucune rivière
Ne transborderait l’eau de ses crues
Sur une terre hospitalière
Ici là-bas ou ailleurs

Tu imaginais qu’aucun fleuve
N’inonderait des maisons si paisibles
Là où le temps avait tissé son nid
Là où des humains heureux
Admiraient les étoiles
Scintillant par-dessus les fenêtres

Mais les étoiles meurent parfois
Belles et filantes qui brûlent leurs ailes
Contre les barrières fabriquées
Par des humains prédateurs
Qui séparent le temps de lui-même
Aux frontières de leurs rêves inachevés

In Insoutenable frontière, © Bruno Doucey, 2022

 

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)

Internet

Commentaires
A
Cher Pierre, petite anecdote toute récente, je cherchais un haïku, sur un baiser, associé au vrai ou au faux (en lien avec le programme des BTS). Google (l'IA, désormais, en haut de page) m'a aussitôt proposé un texte particulièrement adapté à ma demande très pointue, de Buson, je crois (bêtement, je n'en ai pas fait une copie et il est désormais introuvable)... J'ai cherché les sources précises de ces vers percutants qui me plaisaient beaucoup, je dois l'avouer. C'était vraiment intense. Juste. <br /> Je cherche donc. En vain. J'ai alors demandé : "D'où vient ce poème de Buson ?", et là, horreur, l'IA me répond que finalement, ce n'est pas de ce poète japonais, à vrai dire, qu'elle a préféré en créer un dans l'esprit (ce qui ne m'avait pas été signalé au départ). En osant le signer, sans précision... La savante technologie avait juste omis de m'avertir de cette truanderie... <br /> Sans mon questionnement, non seulement je croyais bêtement la machine, mais en plus, pire encore, j'allais l'utiliser naïvement en classe, et donc faire connaître un texte totalement fictif à mes étudiants. Diffuser un "fake" complet. Pour le programme "le vrai du faux", c'est assez adapté, finalement ! Emportée par l'élan, en colère, j'ai tout effacé, sans procéder à une sauvegarde. J'aurais dû au contraire en garder une trace précise. <br /> Il faut vraiment être sur ses gardes, tout le temps. Je crois qu'en raison de l'IA, il va nous falloir être de plus en plus vigilants, et plutôt que de faire baisser le niveau, cette lucidité nécessaire pourrait peut-être (soyons optimistes !) nous rendre plus "affutés". Sinon, comment s'en sortir, comment apprendre en s'appuyant sur de "vrais" textes ? À nous de trier, sans cesse. Ou bien... peut-être nos descendants ne feront-ils plus de différence entre une production "humaine" et une copie ? Ce que j'appelle un vrai texte. Une "création" (j'ai bien mis des guillemets...) algorithmique, qui puisse avoir l'odeur, la saveur, la douceur, l'efficacité, la poésie de Buson, ou de n'importe quelle autre plume, et en plus être adaptée au thème dont on a besoin, servira peut-être un jour à l'enseignement... Stupéfiant et troublant à la fois. Perturbant. <br /> Un peu après, j'ai choisi un poème de Jacques Prévert, qui existe, lui, et, pour éviter de le taper, et, croyais-je, gagner du. temps, j'ai fait un copié collé, venu d'internet. Moins grave, mais énervant, aussi : avant de le photocopier, je le relis. 4 fautes d'orthographe, pour quelques vers à peine... J'ai donc dû reprendre le livre, et vérifier vers par vers l'exactitude de ce que j'allais proposer aux élèves : puis-je vraiment parler de gain de temps ? La prochaine fois, je saisirai moi-même les vers... Vigilance, toujours !
Répondre
A
D'où la nécessité de garder des livres, de bons vieux livres en papier qui résisteront à toutes les coupures d'électricité, d'Internet et autres IA, aux tromperies, etc. Ils sont lourds, encombrants, mais ils sont solides et présents. 😊PPierre
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