De quelques digressions américaines
Pierre Kobel
Novembre 1963, j’ai dix ans, je suis en CM2 et je ne sais plus pourquoi, ce samedi matin j’arrive en classe avec un retard autorisé. La maîtresse, madame Poulain, n’a pas attendu aujourd’hui pour faire preuve d’initiative pédagogique. Au mur s’affichent les une de l’actualité et je découvre avec effarement un seul titre : le président Kennedy a été assassiné la veille ! Je ne le savais pas encore. C’est là sans doute que je mesure pour la première fois la primauté des États-Unis dans l’histoire et la gouvernance du monde. Nous n’avions que la radio à la maison et je me souviens avoir pleuré deux jours plus tard en écoutant la retransmission des obsèques de JFK. Jeune garçon empreint d’une culture familiale farcie de religion et d’ordre moral, marquée au fer par un anticommunisme viscéral, dans la banlieue rouge de Paris, j’avais grandi au gré de quelques lectures et à l’écoute du discours des aînés, dans une admiration iconique du jeune président. Il me faudra des années pour apprendre le politicien cynique, les soutiens suspects, le priapisme et les conquêtes féminines renversées pour un rapide coït sur un capot de voiture, l’arrogance d’un clan familial derrière le sourire publicitaire et l’image contrôlée à l’extrême.
Ce fut la fin d’une Amérique flamboyante, la mise en jeu beaucoup plus évidente du retors de la politique, des jeux sombres du pouvoir jusqu’à la démission de Richard Nixon. Qui a dit qu’il avait une tête de vendeur de voitures d’occasion ? Ce fut aussi l’adolescence traversée par les affres de la guerre du Vietnam qui nourrissait les querelles lycéennes à force d’empoignades vitupérantes et d’innombrables distributions de tracts : « US go home ! » « À bas l’impérialisme ! ». Aussitôt lus, aussitôt jetés.
Je me souviens en 1981 des amis chiliens chantant et dansant dans un café de la Contrescarpe lorsque Reagan fut blessé dans un attentat parce qu’ils vouaient une haine féroce à ce pays de gringos qui avaient porté la dictature au pouvoir chez eux.
Je me souviens des turpitudes d’un Clinton, des controverses à propos du fils Bush, de la joie partagée à l’élection d’Obama, de l’incrédulité encore plus grande à celle d’un histrion huit ans plus tard, du scepticisme dans tous les cas.
Et aujourd’hui, je me dis, à voir les fractures que Trump a entretenues et nourries durant quatre ans, à être sidéré d’entendre les objurgations improbables des fascistes chrétiens, à mesurer le burlesque d’un pouvoir ploutocratique, que les États-Unis sont pris dans les rets d’un mauvais western loin de leurs origines brutales, sauvages, désordonnées.
Western. C’est cela qui a nourri mon imaginaire, la force volontaire, le courage, les hauts faits des guerres indiennes, la construction aventurière d’un pays en recherche de lui-même. On s’égare aujourd’hui dans le fractionnement éclaté d’une Amérique multipliée où la diversité des origines, des cultures, des croyances, des choix politiques n’est que source de violence et d’intolérance. Est-il illusoire de croire que les différences enrichissent, que les opposés se complètent, que la vérité n’est jamais unique quand on dit que ce qui se fait là-bas ne met que vingt ans à se faire chez nous ?
J’ai rêvé parfois de voyages sur les terres indiennes entre grandes plaines et pays pueblo, loin d’une modernité destructrice, épargnée par la rapacité des hommes. Mon Amérique n’a existé que dans ces rêves, dans les pages de quelques BD, sur les écrans de mes illusions.
Je me tiendrai à jamais loin de sa réalité implosive.