Le temps qui passe
Bernard M.
Dans un récent billet, Madeleine évoquait à la fois Franz Krajcberg et Sebastião Salgado, deux artistes foncièrement différents, à la fois par leur histoire personnelle, source de leur art, et par leurs techniques. L’un est peintre et sculpteur, l’autre est photographe, mais ils partagent cependant une attitude commune plaçant tous deux au plus haut la défense de la terre meurtrie et de la nature menacée. La forêt et les arbres sont des sujets intensément présents chez l’un comme chez l’autre.
Je me suis souvenu des fortes émotions ressenties à des occasions différentes devant l’une et l’autre œuvre. Et je me suis souvenu notamment que j’avais fait des photos lors de l’exposition Krajcberg qui se tenait dans le parc de Bagatelle. J’ai eu envie de revoir ces photos. Mes photos sont sur mon ordinateur et pour une partie d’entre elles, structurées en albums dans le cloud, chez l’inévitable Google (dont, entre parenthèses, je voudrais bien m’affranchir, mais c’est une autre histoire…). Je remonte mes dossiers, je remonte mes albums, je vais rencontrer Krajcberg, c’est sûr… Me voici en 2010 lorsque j’ai commencé à stocker mes photos dans l’ordinateur. Pas de Krajcberg ! Cette expo serait donc encore plus ancienne ? Me voici devant mes gros albums toilés dans lequel je collais mes photos, en d’autres temps, au temps des tirages papier… Et voici dans le tome 24, juin-novembre 2005, quatre belles pages de photos sur les bois torturés de Krajcberg dans leur écrin de Bagatelle. C’était il y a seize ans ! Je n’en reviens pas. Je cherche l’exposition Salgado sur le site de la Maison européenne de la photographie. La voici : Genesis. C’était fin 2013. Plus proche donc, mais huit ans quand même !
Quel vertige que cette fuite du temps. Et qui semble s’accélérer à mesure que l’on prend de l’âge ! Et je le sens en moi, cet âge qui file, très concrètement, à divers petits désagréments physiques sans gravité, mais qui font signe, comme à une plus grande lenteur, me semble-t-il, désormais dans tout ce que je fais. Seize ans depuis Krajcberg ! Un souffle. Et si je projette ce souffle vers l’avenir, alors, où en serais-je ?
Évidemment il faut tenter d’envisager tout ça avec sérénité. Je repense à un très beau texte dans un des livres de Reeves, Poussière d’étoiles, je crois, dans lequel il décrivait cette forme d’éternité que nous confèrent nos atomes, brassés et rebrassés à l’infini pour constituer de nouvelles entités. Il suffit de regarder le ciel nocturne, même si on le suppose vide de toute présence divine, pour se projeter dans cet infini que personnellement je ressens comme profondément apaisant.
J’ai été farfouiller dans mes journaux et j’ai retrouvé les entrées dans lesquelles j’évoque ces expositions. Sentiment ambivalent : d’un côté cela fait remonter certains éléments oubliés et c’est plaisant. Mais de l’autre cela colore différemment le souvenir conservé. Et vertige soudain face à ces milliers de pages, comme par ailleurs aux milliers de photos accumulées, dérisoires palliatifs au temps qui passe, à la mort qui toujours gagne.
Bien sûr j’admets l’intérêt de nos journaux, du vécu et des réflexions que nous transcrivons. Mais pour les autres plutôt. Ce n’est pas pour rien que je suis à l’APA et que j’ai grand plaisir à lire récits de vie et journaux. Je mesure en les lisant ce qu’ils peuvent apporter à la connaissance d’une époque, d’un milieu, d’une expérience humaine. Mais pour soi ? Pour notre propre rapport à nos souvenirs, pour notre propre lutte contre la dissolution ?
Il faudrait oublier le temps qui passe. Se concentrer sur le présent immédiat, sur ce qu’il nous apporte d’émerveillement, sur cette fleur que j’observe, sur ces nuages du soir que je contemple de ma fenêtre et dont la couleur change à mesure que tombe la nuit. Sur les souvenirs aussi, mais en tant qu’ils sont là, présents en nous au moment même où on les évoque, et non pas dans leur gangue de temps passé.
En illustration : l’horloge du collège Corpus Cristi à Cambridge, avec sa terrifiante bestiole évoquant le temps qui passe « et qui n’est pas de notre côté » dixit le concepteur de l’horloge dans un délicieux euphémisme très british.
