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Grains de sel
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8 novembre 2021

«  Eugénie Grandet »  de Balzac

Brigitte Fauquet

cine-eugenie_grandetLa lecture d’Eugénie Grandet m’a beaucoup émue : la densité du roman, – contrairement à Illusions perdues qui est interminable, parlons-en puisque Balzac est à l’honneur ! –, son absence d’épisodes romanesques inutiles, son développement implacable jusqu’à la fin tragique largement annoncée, je ne l’ai pas lâché et l’ai lu d’un souffle.

Bien sûr, la peinture du Père Grandet est impressionnante. Cet Harpagon du 19e siècle, est profondément ancré dans son temps et dans sa province, Saumur, bien différent de celui de Molière, universel, intemporel. C’est celle de l’enrichissement de toute une société provinciale, en 1830, corrompue, qui profite des errements politiques, après la Révolution, l’Empire et la Restauration pour acquérir des richesses et se donner un statut social inespéré sous l’Ancien Régime.

Mais c’est la création du personnage d’Eugénie qui m’a retenue d’autant qu’il a donné lieu à un film de Marc Dugain que je n’ai malheureusement pas pu voir, mais je peux comprendre ce qui l’a motivé : l’immense mouvement féministe, capital, qui agite notre temps. Marc Dugain a dû changer la fin et être infidèle à Balzac, il a donné une « happy end » au roman, pour laisser préfigurer, évidemment, une meilleure condition des jeunes filles. Balzac avait primitivement pensé le faire, mais il y a renoncé. Il est resté fidèle à la tonalité mélancolique de son récit jusqu’à la fin, à la réalité historique de son temps et il a eu raison, à mon sens. On peut se demander si Balzac avait le souci de la condition féminine. Sans doute pas, en tous cas, pas au sens où nous l’entendons, mais ce qui est sûr, c’est qu’il était un fin observateur — sinon un défenseur de cette condition — et qu’il avait parfaitement pointé du doigt toutes les différences et les inégalités entre les hommes et les femmes.

Le personnage d’Eugénie a, évidemment, de quoi faire hurler les féministes d’aujourd’hui. Sa générosité vis-à-vis d’un père monstrueux, d’un amoureux oublieux et indifférent, sa piété sans faille alors que sa vie n’est faite que d’attentes et d’amour déçu. Bien sûr, tout cela confine à l’aveuglement et ce destin brisé nous révulse, nous les femmes d’aujourd’hui. Elle a fait les délices des lectrices du 19e siècle, montrée comme un modèle de sagesse et d’éducation, de renoncement et de sacrifice. Ce 19e siècle dont il a fallu pas moins de deux guerres mondiales et le mouvement de 1968 pour se libérer. C’est dire que le personnage d’Eugénie n’est pas si loin de nous qu’on veuille le croire !

Il y a une autre lecture du roman que celle strictement féministe, ce qui fait de ce roman un grand roman, à mon sens, intemporel. Eugénie, d’une certaine façon, ressemble à son père dans son obstination. Elle est, elle aussi la proie d’une folie, une folie inverse à celle de son père, la folie du don de soi et pour se rendre digne de son Seigneur, elle a le mépris d’elle-même, se donne et donne sans compter ni augurer de ses forces, ce qui est une faute, pire, une erreur inexcusable.

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