Chroniq’hebdo | De la peinture, de la littérature, de quelques algorithmes et de la révolte
Pierre Kobel
Sept jours. Sept jours, le temps d’une semaine pour vivre et les mots pour tenter d’embrasser ce qui l’a traversé. « Qui trop embrasse... », on connaît la formule.
J’extrapole et je remonte au samedi précédent. Premier point fort, Ilia Répine au Petit-Palais. Répine fut une vedette dans sa Russie natale, mais c’est une découverte ici. Une exposition magnifique qui mêle paysages, portraits, tableaux très ancrés dans la réalité sociale, que ce soit celle des humbles ou des puissants. Le tout dégage une finesse d’exécution et une puissante expression.
D’aucuns veulent voir en lui un précurseur du réalisme soviétique alors que son œuvre est beaucoup plus universaliste. Par certains côtés, il me rappelle la peinture de Jules Adler vue en 2019 au musée d’art et d’histoire du judaïsme.
Début de semaine chez moi, besoin de repos physique quand le corps joue des tours et fait ployer sous le joug de l’âge. À la radio, la rappeuse Casey. Pas née de la dernière pluie, la dame ne mâche pas ses mots tant pour dénoncer toutes les oppressions, le racisme, les violences policières et du pouvoir que les codes d’un rap codifié à l’extrême jusqu’à parfois figer sa propre expression. Casey, que je connais mal, illustre bien par son œuvre la liberté du rap, la force de son expression. Si c’est un art qui a su s’imposer aujourd’hui, il va, comme les autres, du pire au meilleur. J’ai toujours du mal à en écouter longtemps, ce n’est pas ma culture, mais j’y suis sensible, j’y suis de plus en plus attentif. Je me souviens toujours de mon ami EB répondant à un journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait des relations du rap et de la poésie que cette dernière existait avant.
Mes amies du groupe de l’APA vont nous entretenir du Labyrinthe du monde, le cycle des trois volumes de mémoires de Marguerite
Yourcenar. Dans cette perspective, je lis un volume de ses correspondances choisies, éditées en Folio. Courriers qui vont de sa petite enfance à moins d’un mois avant sa mort. Parcours d’une femme exceptionnelle. À la lire, je suis toujours subjugué par les qualités de sa langue. Elle mêle au classicisme de son éducation, de sa culture, une liberté de ton propre à l’épistolaire et, on le devine bien, à sa propre personnalité.
Ses préoccupations écologiques en faveur de la nature végétale et animale me touchent particulièrement alors que se conclut l’aventure de Des voix pour la Terre. Je découvre avec grand plaisir, la largeur du champ de ses correspondants, palette qui dit l’étendue de son savoir et de sa curiosité, là où elle veut souvent se montrer repliée sur elle-même et l’écriture.
Depuis plus d’une semaine, j’ai chez moi des exemplaires de l’anthologie Des voix pour la terre, cela résonne fort alors que se termine la COP 26 à Glasgow, que de grandes déclarations y sont faites et que les décisions prises ne seront pas respectées. C’est le constat d’une évidence. Et si j’ai participé à ce livre, c’est parce que je partage la conviction de mes amis que les mots, ceux de la poésie ici, peuvent dire et résister. J’y crois, le temps que je suis dans le présent, dans l’action. Au-delà, et c’est vrai pour toutes les parts de mon existence, je ne suis rassuré de rien. Parfois le sentiment d’une impuissance totale à agir contre une destruction irréversible de notre monde. Je pense à Greta Thunberg dénonçant les discours sur le climat à coups de « Bla bla bla ! ».
Suite de la semaine dans mon autre chez moi, celui de JDS. Quatre jours ensemble. Visite à sa maman qui s’est fait faucher son sac à main dans sa voiture tandis qu’elle raccrochait le caddie des courses qu’elle venait de faire. Quelques dizaines d’euros et ses papiers disparus. Rien de dramatique, mais il faut mettre la main dans l’engrenage des procédures administratives pour renouveler ces papiers. Et c’est là qu’on mesure ce que l’automatisation des démarches a de déshumanisant quand on voudrait nous faire croire que l’informatisation est une aide et une facilité. Que faire face à des algorithmes mécanistes et sans intelligence sauf artificielle ? Et encore j’en doute !
Algorithmes encore, ceux qui régissent les corrections orthographiques, grammaticales et typographiques du logiciel que j’utilise pour cela. C’est pratique, mais cela ne peut suffire à remplacer l’œil humain. Je le mesure lorsqu’il faut relire les épreuves d’un livre en projet ou un article comme celui-ci. Le logiciel, si bien fait soit-il, ne peut remplacer notre perception humaine. L’algorithme ne sera jamais à la hauteur du psychisme et de l’intellect cérébral. Le monde de l’édition et des médias a souvent fait l’économie de ses correcteurs pour des logiciels. La qualité des textes en a fait les frais quand on lit des pages truffées de coquilles et autres erreurs, oublis, etc.
« On se demande comment un tel film est possible. Quel miracle l’a rendu possible ? C’est un documentaire à fleur de peau, de sang, de souffrance. C’est une gifle à la face des bourreaux du régime syrien et de tous ceux qui les laissent faire sans intervenir. La seule humanité est celle des victimes. »Voilà ce que j’écrivais sur le site Allociné après avoir vu sur Arte, le film de Waad al-Kateab, Pour Sama, par lequel elle relate sa vie et celle de ses proches, de la population, à Alep du début des manifestations en 2011 jusqu’à l’exil dangereux et obligé après que la ville soit tombée sous les coups de boutoir des sbires de Bachar et de ses alliés russes. Je ne sais ce que nous pouvons faire de plus pour tenter d’aller contre les horreurs que perpétue le régime syrien, mais après avoir vu ce film et je pense aussi au documentaire de Marion Loizeau Syrie, le cri étouffé, je mesure quelle chance nous avons d’avoir les mots, même si parfois les choses sont telles que j’en suis à désespérer d’eux aussi. Car oui ce film est admirable, mais il donne à désespérer de notre capacité à agir. On se sait protégés, on se croit protégés ici. Est-ce une réalité si intangible qu’il y paraît ?
Novembre, mois des morts. Promenade hier au Père-Lachaise, déambulation entre les tombes très fleuries en cette période. Et beaucoup de feuilles tombées des arbres qui disent le temps qui passe, les saisons de la vie autant que les dates sur les sépultures. On croise des groupes à l’écoute attentive d’un guide qui énonce sa leçon de thanatologie devant une tombe de célébrité. Et à quelques distances de là cette petite statue de jeune fille qui guette infiniment je ne sais quel avenir.
J’écris, j’avance des pions avec mes mots sans bien savoir où je vais. J’ai reçu cette semaine un courrier d’une amie de l’APA en réponse au mien, après que j’ai lu un des cahiers qu’elle conçoit à partir de ses écrits personnels. Elle se montre encourageante et je veux croire à la possibilité de quelque chose. Mais quoi ?
Internet
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Petit Palais | Exposition Ilia Répine
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Gallimard | Marguerite Yourcenar, Lettres à ses amis et quelques autres
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Éditions Bruno Doucey | Des voix pour la Terre
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Allociné | Pour Sama visible sur Arte jusqu’au 24/12/2021
- Sur le site de l'APA | Waad-Al-Khataeb : Pour Sama, Journal d’une mère syrienne
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Cimetières de France et d’ailleurs | Le Père-Lachaise