Sur la branche
Nadine P.
Dans ma bulle transparente depuis quelques semaines, je profite de ces jours particuliers. Ils ressemblent beaucoup aux moments où j’ai appris que j’attendais mes enfants. Au milieu du monde, mais en lévitation, au creux du monde, mais privilégiée d’être seule durant quelques heures à connaître la nouvelle.
La sensation est douce, vaporeuse, poétique, elle ne fait pas encore peur. Je suis remplie d’un plaisir invisible, calme. J’ai reconnu ce sentiment curieusement ce matin quand la branche de l’arbuste a oscillé légèrement, imperceptiblement devant ma fenêtre. À cet instant je ne savais ni ce qui faisait bouger la branche ni ce qui me rendait si joyeuse d’en être témoin. Une paix intérieure. Puis j’ai vu l’oiseau s’envoler. Et là, après des jours, j’ai compris d’où me venait cette légèreté nouvelle, entière.
« Vous pouvez partir en retraite le… » Au sortir du bureau mon masque n’était pas assez grand pour cacher mon sourire. Dans un an je serai en retraite et ce départ me semble une grosse gourmandise à croquer. Je suis surprise de ma réaction, elle est inattendue !
Ma besace est bien pleine pour l’après, elle déborderait même si je ne savais dès à présent la contenir. Les plaisirs simples ne me font pas peur et, pour ce que je lis depuis quelques mois sur le blog, je ne vous apprends rien de ces désirs et réalités.
Des regrets ? La question est-elle réflexe quand on sait que le départ approche ? Je ne crois pas en avoir ou très peu. Il y a une différence entre envie, regret, rêve ou frustration. Faire face aux situations en posant des choix c’est faire en sorte qu’ils ne s’épanouissent pas dans la douleur, c’est les laisser respirer.
Je n’aurai plus la possibilité financière de voyager au loin. Lors de mes balades à Sète dernièrement, j’ai eu parfois ces pensées « Et si c’était la dernière fois, et si je ne pouvais plus revenir, même là ? » J’apprivoiserai alors d’autres lieux plus proches et continuerai surtout à me faire plaisir. Il y a tant à voir, partout.
Des regrets ? Je n’aurai jamais de maison pour accueillir mes enfants, ce n’est pas la retraite approchante qui me l’apprend, le savoir parfois le cœur me pince. Rêve ancien, une maison où vivre dans les terres familiales et une en bord de mer où se retrouver pour des moments précieux. Je lis des textes sur le blog qui les illustrent. Je m’en nourris sans aigreur, sans jalousie, avec l’idée que de les partager là avec nous c’est nous en offrir une part.
Pas de potager ni de cheminée dans le salon, mais j’ai un toit, du bon vin dans ma cave et quand mes garçons arrivent, ça sent bon dans la cuisine. Une maison, c’est un lieu où se sentir attendus.
On parle beaucoup des différences de salaires entre femme et homme ces temps derniers, on dit plus rarement ce que la vie dessine tout au long d’une vie commune. Qui s’arrête pour élever les enfants, le choix facile entre petit et plus gros salaire, qui va suivre quel conjoint à l’autre bout de la France en abandonnant son emploi ? Sans parler de divorce s’il a lieu. Au final, la pension versée à la retraite c’est aussi ça être une femme, se retrouver avec 900 € par mois en raison des décisions prises à deux, bien avant.
Mais il est bien trop tôt pour m’inquiéter. Comment me soigner au cas où…, changer de voiture ou y renoncer totalement ou autres désagréments. Je veux anticiper le bon, je suis dans ma bulle étanche et chaleureuse, rien ne peut m’atteindre.
En sortant du bureau, j’ai pensé aux collages, écritures, carnets et rencontres, aux séances de cinéma peut-être plus rares, mais dont je me passerais difficilement et, joie immense, aux après-midis où je pourrai en tant que lectrice dans une bibliothèque, m’installer et lire.
Je vois la branche qui se balance légèrement, je n’en connais pas encore la raison, imperceptiblement elle se balance, je m’en réjouis, je n’ai pas peur.
