Fragilité
Brigitte Baudin
En ces temps où l’on mesure la fragilité des choses, où l’on craint pour la liberté, pour la santé, pour la poursuite de la vie sur terre, où l’on s’affole encore de la barbarie des hommes et où l’on se demande quand et comment cette guerre pourra se terminer, beaucoup ont recours à la poésie pour résister à la peur et à l’impuissance. J’aime particulièrement le thème de l’éphémère retenu cette année et ai noté cette citation de Jankélévitch : « Si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel ».
Je suis toujours sensible aux souvenirs écrits par les auteurs dont, bien sûr, les apaïstes, qui évoquent souvent des détails de vies que l’on pourrait penser enfouis dans nos oubliettes. Dans « Excursion dans la zone intérieure », Paul Auster nous fait partager son enfance et le plaisir inouï que lui a toujours procuré le base-ball. Il se rappelle les noms des joueurs, les scores des équipes, les phases de jeux et l’émotion restée intacte de rencontrer une des vedettes de ce sport si prisé aux USA. Des amis rugbymen peuvent passer des heures à revivre une passe, un essai, un drop.... et ne se lassent pas de parler du temps béni où ils fréquentaient les stades. Regarder le Tournoi des Six nations en leur compagnie a été un des bons moments du mois de mars même si nous, les femmes, on a quand même pris notre jeu de skipbo pour passer la soirée.
Depuis cette semaine conviviale passée dans les Pyrénées, j’ai repris mes excursions dans la zone extérieure sur les quais de La Rochelle et repensé au siège qu’avait subi cette ville en 1627. Plus d’un an… On a peine à croire que des habitants subissent encore ce qui nous semblait relégué dans nos livres d’histoire.
L’actualité étant si oppressante, les questions si nombreuses, j’ai ressorti un poème écrit il y a une petite dizaine d’années lorsque je fréquentais des sociétés poétiques sur Paris et sa banlieue. Il s’appelle ÉPHÉMÈRES.
Quand je tue de mes espérances
Chaque parcelle du présent
Quand je veux bousculer le temps
Lorsque je vibre d’impatience
Une petite voix murmure
Que chaque journée est unique
Dans l’infini mathématique
Elle doit donner sa mesure.
Quand je veux avoir la réponse
Quand je veux connaître demain
Une petite voix sur mon chemin
Me dit qu’aveuglément, je fonce.
Elle m’invite à faire une halte
Pour respirer l’air printanier
Quand le présent va au passé
On ne doit pas rayer de date.
Alors, enfin, je tends l’oreille
Aux bruits familiers de ma rue
Qui me souhaitent la bienvenue
Pour une journée sans pareille.
La voix se joint au concert
De tous ces instants fugaces
Quand résonne dans les basses
Le bonheur des éphémères.