Flûte et flûte !
Marie Sagaie Douve
Je viens d’acquérir – pour 8780 € après remise de 10 %, selon le vendeur qui l’a rapportée du Japon – une Muramatsu argent, patte de si, cheminées étirées.
Maman demande ce que je veux faire — j’ai 8 ans. De la danse, ai-je répondu, rêvant d’un tutu de ballerine, et dans les cheveux, des étoiles. Ma voisine de classe garde son chignon de danseuse pendant les cours. Je veux l’imiter. Je veux lever la jambe. Réponse : choisis un instrument ! Le concerto pour trompettes de Vivaldi, écouté sur l’électrophone, me tire d’embarras. Les notes brillent comme un ostensoir. La trompette, ce n’est pas pour une fille. Tu feras de la flûte ! Me voilà dans une course en sac — après chaque étape, je tombe. Me relève, recommence. Mon désir ne compte pas. Une autorité décide à ma place. Dans cette course en sac, je rêve du grand écart d’une ballerine sous les feux de la rampe.
Au conservatoire, arrive mon tour de solfier. Ma voix sort du rythme et détonne. Rire général. Enfin, les dictées musicales m’égarent, les sons se mêlent, leurs grappes me griffent l’oreille. J’avance dans la broussaille. De honte, je me fais petite au fond de la salle. J’envie l’oreille absolue. Les élèves du premier rang — des musiciens. Ils inscrivent les notes, armure à la clé. L’auctoritas sera la clé de ma réussite. Inscrite au cours de flûte — un saut dans le vide, sans parachute. Flûte en maillechort, Noblet, pour l’apprentissage de l’instrument.
Parfois le professeur me convoquera chez lui. Grand et chauve, il impressionne. Sur un divan au velours bien ajusté, je pose le cartable à musique. L’ordre règne dans la pièce, pas un brin de poussière. Je monte ma flûte comme il l’a montré, veillant à aligner l’embouchure avec les clés. Faire sortir une note — premier enjeu. J’écoute les indications pour apprivoiser l’anche sur le tuyau. Poumons remplis, orienter le biseau, doser le débit. Dans un sourire infini, mes lèvres sortent un son du brouillard. Une ballerine ferait signe. Parfois, Monsieur D. m’emmène au conservatoire dans sa 206 — sièges en feutrine. Bruit du moteur remplaçant la parole. Paysage derrière la vitre défile. Mr D. au volant, moi sur la banquette arrière. Cheveux frisés, je ressemble au mouton que l’on amène à l’abattoir. Mais un jour, je flashe sur l’élève qui me précède. Son niveau m’impressionne et ses lèvres, bien davantage. Sa silhouette, si je l’aperçois par la fenêtre de l’autobus, alimentera ma rêverie. Silhouette en marche. Je m’en contente. Elle m’accompagne. Je retourne à mon roman.
Dans un carnet, j’inscrirais les initiales du flûtiste — son nom prononcé par notre professeur m’est révélé. Une ligne rouge brisée couronnera le chiffre de mon amour. La nuit, dans ma chambre, la silhouette apparaît. Elle m’amène chez ses parents pour les fiançailles. La suite se perdra dans le brouillard. Je rembobinerai le film et le repasserai — jusqu’à m’en lasser.
Des années s’écoulent avant que je choisisse ma flûte argent, patte de si, cheminées étirées — originaire du Japon.
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Wikipédia | Muramatsu Flute