Institutrice et heureuse de l’être
Martine B.
Version remaniée et augmentée du texte de Martine du 1er mai
Bernard parle dans son texte Rebonds de l’École primaire de la rue Bretonneau dans le 20e arrondissement de Paris et de deux de ses instituteurs Madame et Monsieur Moine. Ils étaient en fin de carrière et encore en poste quand j’ai été nommée remplaçante dans cette école. Ils étaient estimés, mais ne pratiquaient pas les mêmes nouvelles méthodes du reste de l’équipe en ce début des années 70, je vais en parler dans mon texte.
Mes échecs aux concours de philosophie en 1969 m’ont remis les pieds sur terre et permis de rebondir. Tant pis, je ne serai pas comme Simone de Beauvoir, mon modèle en tout point !
J’ai pris conscience de tout ce dont j’avais hérité de positif de mon milieu familial, des valeurs des mouvements d’Éducation Populaire, du scoutisme, des colos que mes parents organisaient et celles que j’avais animées. J’ai compris que puisque je désirais enseigner, le métier d’institutrice ne méritait pas mon mépris et me convenait mieux que l’enseignement de la philosophie. Fidèle à ma classe sociale, j’éviterai ainsi le statut inconfortable de « transfuge » de classe.
Par l’intermédiaire d’un ami de mon père, j’obtiens un poste d’institutrice suppléante dans la 20e circonscription animée par Robert Gloton, un inspecteur dynamique président du Groupe Français d’Éducation Nouvelle (GFEN). À l’époque le BAC suffisait pour obtenir des remplacements en primaire, mais les candidat(e)s ne se bousculaient pas.
Après une période très courte d’observation au fond de la classe dans quelques écoles, comme je suis « bac+5 » on me propose d’abord des remplacements parfois de plusieurs mois en français, anglais, histoire, géo… dans les cours complémentaires ou commerciaux de la circonscription. Je n’ai évidemment aucune formation pédagogique.
Je n’oublierai jamais pas mon premier jour. La directrice du collège, châle sur les épaules, m’abandonne dans une salle de classe de 3e de la rue Gambetta après quelques mots de présentation… 25 regards d’adolescentes soudain fixés sur moi m’attendent au tournant. La gorge nouée, j’ai l’impression d’avoir été balancée dans une cage aux lions. Rassemblant mes souvenirs de cours complémentaires, après la traditionnelle « fiche de renseignements », une dictée et des questions, je ne dois mon salut qu’aux manuels scolaires emportés le soir même chez moi pour assurer les « cours » du lendemain.
Il s’agit alors pour moi avant tout de « tenir ma classe », de sauver ma peau sans faire de quartiers : ce sera elles ou moi.
Dans une autre classe difficile où je remplace un professeur en dépression qui a craqué, après des heures de résistance aux quolibets de garçons prêts à rire de tout, aux chahuts couvant à la moindre occasion, je m’écroule en larmes de retour à la maison.
Quand je n’ai pas cours, en guise de formation pédagogique on m’envoie au fond de la classe d’un professeur de talent « confirmé » dont je dois m’inspirer. Comme les élèves, je m’y ennuie copieusement. Je ne serais pas plus professeur de collège que de philosophie, c’est décidé.
C’est pourquoi l’année suivante, je suis contente d’obtenir une affectation de remplaçante à l’année à l’école primaire de la rue Bretonneau, une des trois « écoles expérimentales » de la circonscription avec Vitruve et Le Vau. Je suis tout de suite intégrée dans l’équipe pédagogique et soutenue par mes collègues. La première année j’anime des ateliers quand les classes sont décloisonnées. Puis j’enseigne l’année suivante en CM2.
Pour notre inspecteur Robert Gloton, il est possible (je le cite) : « d’inventer une autre école, une école qui réalisera pour l’enfant un milieu de vie véritable, stimulant, où il se sentira bien dans sa peau, où il sera constamment placé dans des situations vécues, pour construire avec les autres son propre savoir, jamais plaqué ni imposé, mais correspondant à un besoin ressenti, ici et maintenant ; un système où on pratiquerait une méthode active et une pédagogie du groupe et de la solidarité coopérative au niveau des élèves comme au niveau du maître. En vue de la réussite pour tous, ceux qu’on croit doués, ceux qu’on ne le croit pas. »
C’est exactement le projet d’école qu’il me faut. Dans la frénésie de l’après 1968, je dévore un maximum de livres sur la pédagogie et sur l’école, grappillant les idées, les méthodes, prenant plaisir à expérimenter, à me bricoler des outils et à construire des situations pédagogiques pour ma classe.
La frontière entre ma vie personnelle et professionnelle s’estompe bien souvent. À mes collègues du GEFEN de Bretonneau j’emprunte leur méthode d’entraînement et de perfectionnement à lecture à voix haute, leurs pratiques de classes décloisonnées et d’ateliers de travaux manuels, le travail d’équipe. À Augustin Freinet, la correspondance scolaire, le texte libre, le journal, les sorties enquêtes. À la pédagogie institutionnelle de Fernand Oury, le conseil de classe coopératif hebdomadaire, les sociogrammes express analysant la dynamique du groupe-classe, les leaders rouges (positifs) et noirs, les suiveurs, les boucs émissaires afin de constituer des équipes coopératives. J’avais trouvé ma voie, j’étais institutrice et heureuse de l’être. J’allais contribuer à la réussite de tous. Mes élèves seront motivés, actifs, coopérants, ils connaîtront le bonheur d’apprendre…
Après quatre années comme remplaçante, je passe mon CAP (Certificat d’Aptitude Pédagogique) et deviens titulaire. On me nomme alors dans une école primaire qui m’attribue d’office un Cours Préparatoire sans aucun soutien. Comme je n’ai jamais enseigné en CP, classe primordiale pour l’apprentissage de la lecture, c’est un livre scolaire dit « traditionnel » (pourtant décrié par certains) : Daniel et Valérie qui me sauve la vie. Tous les élèves (sauf deux) sauront lire en fin l’année. Je n’oublierai jamais l’éclat de fierté sur leurs visages quand ils comprennent enfin le sens de ce qu’ils lisent en découvrant leur langue comme on découvrirait un trésor…
À suivre…
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