Chroniq’hebdo | De deux disparitions, de l’actualité et du pouvoir des mots
Pierre Kobel
Deux disparitions publiques m’affectent. La première j’avais oublié de la mentionner dans mon journal alors que son décès m’a touché : Miss.Tic est morte le 22 mai dernier. Bernard y avait fait allusion récemment, Miss.Tic était une artiste de street art et depuis les années 80, elle s’était fait reconnaître par ses pochoirs muraux dans Paris, par lesquels elle affichait un humour féministe et iconoclaste qui alliait les plus souvent des femmes à des formules provocatrices ; « Ni fées ni affaires », « Regarde la réalité en farce », « Allez faire le mâle ailleurs », « Quitter le bruit et faire de la poésie, mon plus bel exil », « Pas d’idéaux, juste des idées hautes », « Nos peaux aiment d’amour », « Du tac au tag ». Je n’ai jamais rencontré cette femme, mais j’ai toujours éprouvé une vive sympathie pour elle et pour mon travail.
Il affectionnait cette citation de Prévert : « Il faudrait essayer d’être heureux ne serait-ce que pour donner l’exemple. » Jean-Louis Trintignant est mort à 91 ans et cette disparition me laisse l’impression d’un univers qui s’éteint. Il était de ces artistes à la personnalité hors du lot. Je me souviens encore du moment de grâce que fut son spectacle de poésie autour de Prévert, Vian et Desnos, en 2010, dans ce théâtre de la Mer, si particulier à Sète, avec son fond de scène ouvert sur la Méditerranée. Moment de grâce entre l’acteur qui disait ces textes qui l’ont aidé à vivre, à survivre même, et l’accordéon de Daniel Mille se glissant entre les mots.
Trintignant rejoint d’autres femmes et hommes de la littérature, du cinéma, de la scène qui ont fait partie de mon existence.
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Canicule. Un ami m’écrit qu’il fait 49° sur sa terrasse en Vendée. Les médias n’ont que cela à proposer. Leurs discours ne font que rajouter à ce que nous subissons et ils sont sans vergogne en mettant de rafraîchissantes images de baignades en regard des alarmes répétées que d’autres professent dans le désert de l’ignorance et de l’indifférence. Après moi le déluge, dira-t-on à partir d’un certain âge ! C’est se satisfaire de peu.
Pendant ce temps là, Macron et ses collègues européens (j’avais d’abord écrit : comparses) font le voyage à Kiev. Médiatisation nécessaire ? Oui sans doute tant la situation est grave et les enjeux de première importance pour notre avenir à tous. La guerre qui dure depuis bientôt quatre mois a déjà des conséquences jusque chez nous : pénurie de certains produits alimentaires et industriels, augmentation des carburants et de biens de première nécessité. Est-ce qu’on s’habitue déjà ou est-ce qu’on se sent impuissants ? Je voudrais résister à ce sentiment, mais parfois je me sens l’esprit laminé par l’information surmultipliée.
Deuxième tour des législatives et Macron n’obtient pas la majorité absolue qu’il avait depuis 2017. J’ai beaucoup hésité avant de choisir pour qui voter. J’ai glissé un bulletin sans adhésion à l’un ou l’autre camp. La seule conviction que j’ai est qu’il faut voter et voter pour quelqu’un, avec au moins le sentiment du moindre mal. Je sais ce que cela a de subjectif, de fragile, d’imparfait quand je voudrais vivre dans une société pleine d’humanité. J’ai beau revendiquer mes utopies, je perds de plus en plus d’illusions.
Sur une page Facebook, je lis ce petit texte :
« Le juge a demandé au tueur de l’ancien président égyptien Anouar Sadate : « Pourquoi avez-vous tué Sadate ?
Il lui dit : “Parce qu’il était laïc !
Le juge a répondu : ‘Que signifie laïc ?
Le tueur a dit : ‘Je ne sais pas !
Dans le cas de la tentative d’assassinat du défunt écrivain égyptien Naguib Mahfouz, le juge a demandé à l’homme qui a poignardé Naguib Mahfouz : ‘Pourquoi l’avez-vous poignardé ?
Le terroriste a déclaré : ‘À cause de son roman Les enfants de notre quartier.
Le juge lui a demandé : ‘Avez-vous lu ce roman ?’
Le criminel a dit : ‘Non !’
Un autre juge a demandé au terroriste qui a tué l’écrivain égyptien ‘Faraj Fara’ : ‘Pourquoi avez-vous assassiné Faraj Fouda ?’
Le terroriste a répondu : ‘Parce que c’est un infidèle !’
Le juge lui a demandé : ‘Comment saviez-vous qu’il était infidèle ?’
Le terroriste a répondu : ‘D’après les livres qu’il a écrits’.
Le juge a dit : ‘Lequel de ses livres vous laissait croire qu’il était infidèle ?’
Le Terroriste : ‘Je n’ai pas lu ses livres !’
Le juge : ‘Comment ?’
Le terroriste a répondu : ‘Je ne sais ni lire ni écrire !’
La haine ne se propage jamais par la connaissance. Elle se propage toujours par ignorance. »
Combien je partage cette opinion ! Les mots ce sont aussi ceux que je partage avec les amies de l’APA au sein de notre groupe parisien, au sein du groupe de travail qui s’est réuni aussi cette semaine pour préparer les chantiers de l’avenir. Apprendre pour dire, dire pour questionner, questionner pour vivre, vivre avec l’autre et la différence.
Je sais, je me répète. Qu’y puis-je ? Je n’ai que cela pour croire en l’existence.