Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Grains de sel
Grains de sel
Grains de sel

Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
Voir le profil de apagds sur le portail Canalblog

Newsletter
Commentaires récents
25 juin 2022

Mon oncle et sa vie à part

 Nadine P.

 Mon oncle est décédé il y a deux mois.

 Il avait du mal à ouvrir sa porte, vivait dans sa maison, à sa façon. Dans une ambiance de tabac froid, de poussière et d’abandon, je redécouvre son domaine sans qu’il y soit.

 20220625gds-vie-npic_mon_oncle_et_sa_vie_a_partIl y a là encore la vaisselle qui servait chaque jour, jamais placée, toujours même bol, mêmes assiettes et couverts qu’il lavait vite fait sous le robinet et qu’il déposait sans y penser sur l’égouttoir de l’évier. Les traces laissées dessous se sont figées au fil du temps, les objets se sont ternis. Dans les placards rarement ouverts – pour quoi faire ? – les boîtes en plastique hermétiques que ma grand-mère a achetées il y a des décennies sont collées à même les rayonnages. Les parents partis il y a 25 ans, mon oncle n’a rien déplacé. Le fauteuil du père est devenu le sien, l’assise touchant presque le lino usé, jamais changé, jamais déplacé. Le meuble de bois sombre sculpté d’une scène de chasse me ramène à l’enfance et à la peur que j’en avais, les mêmes objets décoratifs fossilisés dans le siècle passé sont toujours posés dessus. La belle vaisselle, qui ne servait jamais, a fait place aux pantalons de travail qui ne servent plus depuis 15 ans que sa retraite est venue.

 Il manque quelque chose, je me sens bancale dans cet espace.

 Pas de livres, rien. Ni livres de poche, ni dictionnaire, ni vieux ouvrages reliés qu’il n’aurait jamais ouverts, même pas cela, rien. Même les journaux empilés sur un tabouret dans la cuisine semblent ne pas avoir été feuilletés depuis très longtemps, jaunis, racornis, usés par la graisse enfermée dans la pièce et les araignées de coins.

 Une fois de plus, on a fait appel à moi pour écrire un texte d’adieu et lire lors de la cérémonie.

 Ma plume n’est pas experte, loin de là, mais il est des familles où l’écriture n’est pas, ou pas aisée. Écrire pour porter un hommage à haute voix, on en trouve à cette occasion la nécessité.

 Une fois de plus je me retrouve face à ce départ des heures durant, récoltant quelques témoignages tardifs ou répétés, quelques anecdotes rares et quelques perles pour inclure des morceaux de vie dans les quelques minutes qui lui sont attribuées. Un autre hommage attend, le chronomètre est enclenché.

 Je souhaite cependant laisser partir doucement cet oncle que j’aimais, je prends mon temps, le sien.

 Sa vie n’a pas été remplie de douces rencontres, de faits, d’exploits, d’emplois enviés ou d’aventures à conter.

Il était « décalé » disaient certains, handicapé disaient les autres, « Ah ! mais tu sais Maurice, il est comme ça… », dire sans dire !

 Il parlait fort, son accent roulait comme celui des vieux du village lui qui n’avait que 73 ans. Il s’était fait une place parmi les joueurs de pétanque, les supporters de l’équipe de foot ou les joueurs de tarot en hiver, mais aimait également se retrouver seul devant ses paris sportifs. Il avait besoin pour vivre d’un monde qui se répète, appréciait ce qu’il pouvait maîtriser, contrôler au mieux. Certains appellent ça des habitudes, pour lui c’était plus des rituels. S’il pleuvait le dimanche, jour où il allait manger à l’auberge du coin et qu’il ne pouvait y aller en mobylette, il y allait le lendemain, ou le surlendemain si la pluie persistait.

 Mon oncle est mort.

 Lui qui jouait au bord de la rivière qui longe la maison avec nous enfants tel un cousin pas beaucoup plus âgé que nous l’étions, lui qui penchait la tête parfois avec un sourire espiègle qui disait sans un mot tant sur ce qu’il pensait de nos bavardages de gens qui croient tout savoir.

 Lundi, quand il a fallu vider sa maison, j’ai retrouvé dans la cave son vieux sac d’école (on y revient toujours !) avec son nom et prénom écrit en gros, en rouge, sur le rabat, et son plumier en bois que j’ai glissé dans mes souvenirs à emporter avec deux cahiers qui étaient rangés là et qui avaient échappé au tri plus ancien. Une fine écriture, bien ronde et lisse, des cahiers bien tenus qui prenaient la poussière. Pourquoi ceux-ci et pas d’autres conservés pour mémoire ? On fait tous des choix dans ce qu’on garde et pas.

 Maurice est mort et lundi, son jardin était en fleurs.

 

Commentaires
Mode d'emploi

Adresser votre texte (saisi en word, sans mise en page, en PJ à votre mail) à l'adresse :

apagds@proton.me

- Envoyez si possible une image (séparément du texte). Cliquez sur les images pour les ouvrir en grand
- Précisez sous quel nom d'auteur il doit être publié
- Merci de ne pas adresser de textes trop longs afin de laisser son dynamisme à la lecture. Des billets de 2000 à 4000 signes environ sont les plus adaptés à la lecture dans un blog.
L
es administrateurs du blog se réservent le droit de publier un texte trop long de façon fractionnée.


 

Archives