Mystères
Anne-Marie Krebs
J’extrais encore ces deux passages du récit de mon enfance au Maroc. En juin 1957, je terminais ma scolarité primaire et nous allions quitter le bled pour Port-Lyautey au nord du pays, nous nous réjouissions de cette perspective, car nous ne serions plus pensionnaires.
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Un événement attrista beaucoup ce départ. Mes parents avaient envisagé d’emmener Mina (une jeune fille de 16 ans qui s’occupait de Simone, la benjamine de la famille) avec nous à Port-Lyautey, cette perspective la réjouissait autant que nous. Mais son père décida de la marier avec un homme d’une quarantaine d’années qui avait déjà deux femmes et plusieurs enfants. Ce fut un mariage très triste, nous pleurions tous avec Mina. Je ne mesurais pas totalement ce que cela signifiait pour elle : ses rêves brisés et surtout ce qu’elle allait subir. Pour moi l’amour, le mariage restaient des mystères, mais je comprenais bien que pour une jeune fille à peine plus âgée que moi, être livrée à un homme qui avait l’âge de son père n’était pas quelque chose d’heureux. Mes parents ne trouvaient pas ça bien non plus, mais ils répliquaient à mes questions : « C’est comme ça chez eux, on n’y peut rien… ».
Je me posais des questions sur la sexualité et d’abord sur la naissance des enfants. À l’école, certaines faisaient des sous-entendus sur ces questions avec de petits rires, je riais avec elles sans trop comprendre de quoi il s’agissait. Jacqueline, qui voyait sa mère constamment enceinte, était beaucoup plus au courant que moi et elle m’avait dit que l’histoire de l’ange qui apporte le bébé était une fable. J’interrogeai ma mère à plusieurs reprises et comme pour le Père Noël, elle répondait évasivement. Jusqu’à ce qu’un jour elle me présente un livre intitulé Maman dis-moi, dans lequel une mère expliquait à sa fillette la reproduction des plantes, puis des animaux et enfin celle des humains, c’est-à-dire que les enfants grandissaient neuf mois dans le ventre de la maman avant la naissance. Mais rien, ou trop peu, sur le rôle du père, ce qui, bien entendu m’intéressait le plus. Maman me parla de la fameuse « petite graine » qui passe de l’un à l’autre, mais comment ? « Tu sauras quand tu te marieras » fut la seule réponse que je pus obtenir. Je restais avec mes questions, mal à l’aise, sentant qu’il y avait derrière cela quelque chose de tabou, de trouble, d’autant plus qu’elle m’avait demandé de ne rien dire à ma sœur.
Joints à ces secrets l’interdit de la masturbation, le scandale provoqué l’année précédente par Marianne, faisaient de tout ce qui touchait au sexe quelque chose de « sale » ; pourtant, au catéchisme, l’abbé évoquait l’amour entre un homme et une femme comme une image de l’amour divin… J’avais bien du mal à m’y retrouver. L’acte sexuel était un total mystère, aucun terme ne le désignait et je n’imaginais même pas ce que ça pouvait être. Un jour Mireille, une fille de ma classe un peu plus affranchie, avait raconté une blague dans laquelle un homme et une femme s’étaient cachés pour « niquer », je n’avais, bien entendu, rien compris à l’histoire, sauf qu’elle était « mal élevée ».
Nous n’avions pas de mot pour désigner notre sexe, et si pour les garçons on parlait du zizi, les filles n’avaient aucun terme pour le leur. Nous étions totalement ignorantes de notre corps.
En octobre j’entrai en 6e au lycée mixte de Port-Lyautey, je venais d’avoir 11 ans.
Beaucoup de filles de ma classe étaient plus grandes que moi et, pour certaines, avaient déjà des formes féminines. Même si je sentais mon corps changer, je n’avais encore aucune manifestation précise de la puberté et ma poitrine restait plate. J’entendais des propos sibyllins que je ne comprenais pas, les filles parlaient entre elles, à mots couverts, de poils, de sang, ça les faisait rire. Je prenais des airs entendus, pour ne pas avoir l’air idiot.
Ma mère, toujours aussi coincée en ce qui concernait le corps, la féminité et la sexualité, ne m’avait jamais parlé des règles, mais je me posais, depuis quelque temps, des questions sur les linges que je voyais sécher. Elle utilisait des serviettes hygiéniques en tissu éponge, qui ressemblaient aux couches des bébés ; mais Simone avait 5 ans et ne portait plus de couches depuis longtemps. Après avoir tourné un bon moment la question dans ma tête, je me hasardais à lui demander ce que c’était que ces « couches », elle me répondit d’abord, de façon confuse, oui c’étaient des couches, ça servait aussi pour autre chose. Comme d’habitude, quand on lui posait une question qui la gênait, elle était occupée, elle n’avait pas le temps d’en parler.
Je revins plusieurs fois à la charge et elle finit tout de même, par se lancer dans des explications nébuleuses… Les mamans, les dames, ont tous les mois, « un canal qui s’écoule », c’est du sang, et c’est pour ça qu’il leur faut mettre ces « couches » dans leurs culottes, pour ne pas tacher leurs vêtements. Je demandai quand ça devait m’arriver, elle dit, « plus tard, quand tu seras grande »… J’étais assez effrayée, je sentais la gêne de ma mère à parler de cela et cette idée d’un canal de sang coulant entre mes jambes me paraissait terrible. D’autant que n’ayant aucune connaissance de mon corps, je ne voyais pas par où ce sang sortirait. Il me revint alors une discussion, à l’école de Mazagan, avec Mireille qui nous avait dit qu’on avait un troisième trou, entre ceux qui servent à faire pipi et caca. Nous étions parties choquées en disant : « Ouah ! la mal élevée ! ». Je comprenais soudain qu’elle avait dit vrai, mais malgré ma curiosité je n’eus même pas l’idée d’aller explorer mon corps pour voir où était ce trou. L’interdit de toucher « cet endroit » posé par ma mère quand j’avais 4 ans m’avait marquée à jamais. Je finis par occulter cette question dont je n’osais parler à personne.
