L’herbe douce
Delphine Sers
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La grand-mère n’emmenait promener l’enfant que dans les chemins où elles rencontreraient le moins de monde possible. Elles allaient du côté de la route de la Fortune, là où il restait quelques ceps de vigne redevenus sauvages et qui portaient encore à l’automne de belles grappes acidulées. Un jour d’été, les deux silhouettes, la grande marchant péniblement le bras droit replié en arrière dans son dos et la petite essayant de l’imiter, s’étaient assises prés d’une maisonnette située en haut d’un champ herbeux. L’ombrage offert par un mur à demi écroulé était le bienvenu, les deux s’installèrent là afin de passer une heure ensemble, à regarder. La seule activité possible était de jeter les yeux au-delà de la ruine vers les champs et les vignobles, le ciel et ses hirondelles, la petite n’ayant pas encore acquis l’aptitude de la grand-mère à la méditation, se demandait comment elle allait bien pouvoir passer son temps.
Et soudain un miracle eut lieu, après s’être absorbée dans la contemplation des brins d’herbe et des fleurs de trèfle, la petite leva les yeux et l’impensable se produisit, un garçonnet de quelques années de plus qu’elle, apparut dans son champ de vision. Eût-elle vu la Sainte Vierge en personne, elle n’aurait pas plus écarquillé les yeux tellement cet enfant s’était matérialisé brusquement. La fillette éberluée le vit s’asseoir dans l’herbe tout près d’elle d’une manière si naturelle qu’elle continua à croire à une manifestation de l’au-delà. Le plus étonnant était ce bâton qu’il tenait à la main, cet objet plongea la gamine dans des questionnements insolubles jusqu’à ce qu’elle voie un troupeau de moutons s’éparpillant dans le champ et comprenne qu’il était berger. Chose incroyable pour elle à qui on ne confiait strictement aucune responsabilité de peur qu’elle fasse tout de travers ou pire qu’elle se fasse mal et qu’on puisse le reprocher à la grand-mère.
Voilà donc un garçon de huit ou dix ans responsable d’un troupeau ! Et qui le plus naturellement du monde venait de dire en s’asseyant « vous avez là une bien jolie petite fille » ! La petite fille en question se demanda de qui il parlait, tellement c’était inattendu et incroyable qu’on puisse la qualifier de "bien jolie", elle qui marchait tout de travers et que la grand-mère qualifiait de détestable ! Pourtant, il n’y avait qu’elle assise là, pas de rivale comme à l’école ou dans la rue. Ce garçon parlait bien d’elle. La surprise passée, la gamine trouva une explication, ce garçonnet exagérait pour plaire à l’adulte et pour qu’il soit autorisé à s’asseoir.
Ainsi la petite s’inventa un monde.
Au bout de quelques minutes, les surprises continuèrent, car le berger s’adressa à la fillette et rien qu’à elle, en la regardant bien droit dans les yeux, tout confiant, tout souriant, un tel calme émanait de lui qu’elle ne put que boire ses paroles. Et il parla de l’herbe douce. Malgré ses minutieuses observations, la gamine n’avait pas remarqué que c’était si doux au toucher toute cette végétation, le berger passa et repassa ses mains à la surface des herbes en lui disant de faire de même pour en apprécier le contact. Alors elle, qui jusque-là, s’était bornée à mettre un brin d’herbe à la bouche, osa frôler le sommet des graminées et les fit bouger en passant sa main qui imitait le vent. Un bonheur à l’état brut, une allégresse dont elle n’avait pas idée s’empara d’elle, longtemps après elle se souvenait encore de sa joie, ressentir un tel souffle relevait peut-être de la douceur de vivre.
Ainsi, la petite vécut ces instants.
Ensuite, le berger inventa un jeu pour eux deux, il lui dit qu’on pouvait faire des roulades dans toute cette herbe douce et comme le champ était pentu, ce serait facile. Pour la mettre en confiance, il se mit en devoir de lui faire une démonstration. Il la précéda, elle vit les longues tiges se pencher sur son passage et se relever après lui, elle le vit tout souriant se mettre debout en bas de pente et lui faire signe de venir vers lui. Sans un regard vers la grand-mère, la petite s’allongea dans l’herbe douce et se laissa glisser jusqu’en bas, les herbes lui fouettant le visage, les bras et les jambes, c’était si incroyablement bon de ne penser à rien si ce n’est au plaisir ressenti. Cela faisait comme un grand vent dans ses oreilles et une caresse insoupçonnée sur ses membres, elle crut ne jamais s’arrêter, perdit tout sens de l’orientation et se retrouva éberluée aux pieds du berger hilare.
Ainsi, le miracle s’accomplit.
Hélas, l’heure de repos prévue passa et il fallut s’en retourner à la maison, car le trajet retour était bien long et la grand-mère se plaignait de son dos. La gamine ne revit jamais le berger facétieux, mais l’herbe douce la marqua pour le restant de ses jours, elle resta synonyme de bonheur inattendu et de joie paisible. Aujourd’hui, le champ en question existe toujours et n’a pas beaucoup changé ; la petite maison des vignes en ruine est toujours là, mais un lotissement neuf a été fait à proximité, il y a même un parking tout à côté. La route de la Fortune a été goudronnée, mais l’endroit n’a pas trop perdu de son charme. La gamine devenue adulte a voulu rendre une petite visite au champ herbeux et un panneau ‘À vendre’ se trouvait planté là.
Elle se dit « l’herbe douce est encore là, elle espère que je vais revenir, elle m’attend moi et mon soleil ».
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