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Grains de sel

Grains de sel
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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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17 avril 2026

La nature dans mon jardin

Bernard M.

 

Mon jardin n’est pas très grand. Moins de 500 m2. Et lorsqu’on enlève l’emprise considérable du cèdre qui en occupe le centre, cela en réduit encore la part utilisable. Mais pourtant, enserré qu’il est entre de hauts murs, entre la place centrale sur laquelle donnent les fenêtres de notre séjour et la place de la Mairie jusqu’à laquelle il s’étend, il constitue un havre d’accueil de la nature au cœur de la ville.

Les jardins urbains ont l’avantage d’être relativement à l’abri des pesticides qui restent malheureusement fort employés sur les cultures dans la campagne environnante. Du coup nous y avons pas mal de biodiversité. D’autant que les pies qui étaient assez présentes il y a quelques années ont disparu pour une raison que j’ignore. Elles avaient tendance à chasser les autres espèces. Depuis qu’elles ne sont plus là, nous avons vu le retour des merles, de rouges-gorges et de mésanges. Quand nous dînons sur notre terrasse, nous pouvons voir à l’approche de la nuit virevolter une ou deux chauves-souris. L’an dernier nous n’en avions pas vu, ce qui m’avait attristé, nous les aimons bien, nos gobeuses de moustiques. Je suis heureux de voir qu’apparemment, elles sont de retour.

Le fond du jardin, au-delà du cèdre, est un fouillis de plantes et d’arbustes sans doute un peu trop tassés pour que tous profitent comme ils devraient, mais cela donne un petit coin un peu sauvage et qui nous plait. S’y mélangent jeunes framboisiers, un buis qui a survécu aux attaques de pyrale d’il y a quelques années, des laurines et deux lilas en pleine floraison en ce moment, un parterre qui est un mélange d’iris et de (lesquelles ont tendance à être un peu envahissantes), enfin un jeune cerisier acheté sur le marché il y a trois ans, lui aussi complètement fleuri et dont on espère qu’il nous donnera de beaux fruits cette année (l’an dernier ça a été catastrophique, les cerises n’ont pas muri correctement, elles sont devenues brunes sans être passées par un murissement normal), et tout cela est dominé par un grand palmier dont on se demande ce qu’il fait là… La glycine accrochée sous nos fenêtres a beaucoup souffert du vent il y a quelques semaines et a perdu une bonne part de ses grappes avant la pleine floraison, l’effluve délicieux qui en remonte lorsque nous fermons nos volets le soir est modeste cette année. On attend la floraison de l’oranger du Mexique au parfum également particulièrement délicieux.

Le temps reste beau, mais s’est rafraichi. Nous avons eu quelques magnifiques journées déjà suffisamment chaudes pour tenter la baignade dans le lac. Je me suis laborieusement immergé jusqu’au cou, mais j’ai renoncé à nager, car la fraicheur serrait vraiment trop les cuisses et la nuque, l’eau devait être à 15 ou 16 degrés. Mais ce beau temps nous permet du moins de commencer à prendre nos repas sur la terrasse et l’on profite à plein en cette période de la courte saison des asperges…

 

16 avril 2026

Des mots d’amour de ma maman

Anne Poiré Guallino

 

Maman était pudique et ne disait pas toujours explicitement combien nous comptions pour elle. Que l’on n’aille pas croire que ce que je raconte ci-dessous était fréquent. Bien au contraire.

Tout récemment, j’ai porté une boîte en salle des professeurs, afin qu’elle serve de tirelire pour des collègues. Poussiéreuse, j’étais convaincue qu’elle était vide. Arrivée sur place, je l’ouvre, afin de glisser ma propre obole, et, stupeur, au fond, se trouvait une lettre, de ma maman, datée du 7 janvier 2021. Elle est morte le 26 octobre, cette année-là. Que l’on imagine mon émotion, ma stupeur, ma joie. Comme un message d’outre-tombe. Quel magnifique bouleversement ! Maman écrit notamment : « Il est dix heures je suis déjà “plongée” depuis une heure dans des courriers. » Elle me parle de photos de la fratrie, et me précise : « J’envoie ces souvenirs heureux de Nonnenbourg du chalet “La Source” un réel bonheur que de trouver, retrouver ces moments heureux avec ou sans papa qui prend les photos. » Comme un involontaire écho aux derniers textes que j’ai expédiés sur le blog Grains de sel.

Et puis, ce dimanche 12 avril, en cherchant des documents égarés dans un recoin très encombré de la maison, j’ai soudain été attirée dans ce désordre total par un petit porte-cartes jaune tournesol, de cuir, que j’ai peut-être utilisé, autrefois, dans ma vie ? Totalement oublié. Il contient une carte de garantie pour des verres de lunettes achetées en… février 1999, à Paris. Dans toutes les alvéoles de ce modèle qui se déplie, j’ai (re) découvert des papiers découpés, autant de « poèmes » ou de « caresses » personnels, de l’écriture de maman, comme un inestimable cadeau, à vingt ans de distance ! Au feutre vert, son tracé, épais, si caractéristique : j’ai commencé sans le faire exprès par la fin : « bisous, maman ». Puis : « que la vie soit douce, douce ». Comme mon cœur s’est accéléré.

Sur un autre : « plein de bisous tendres et plein de câlins ». Au dos de ce dernier carton, un peu plus grand que les autres, « bonne fête à ma petite grande fille ! » J’ai donc reçu ce porte-cartes le 26 juillet, sans doute l’année précédente, en 1998. J’ai lu ensuite, Patrick assis à mes côtés, tous les deux aussi émus : « J’ai déjà quelques projets pour cet automne modifier des massifs et » (au dos) « les habiller de — bruyères — fougères Il me faut la forêt ». Oui, il lui fallait la forêt : maman surgit du passé, pour me parler à son tour du thème de la collecte de l’APA ! Elle me confirme que les textes envoyés ces jours-ci ont du sens…

Comme une réponse aux pensées que j’ai déposées tout récemment sur ce blog. Je me suis dit : je vais garder une trace de ce cadeau de la vie, de ces précieux mots de maman, reçus à nouveau, par surprise, en ce dimanche 12 avril 2026. Comme c’est bon de retrouver l’écriture de ma maman, sa douceur, sa tendresse. 

J’ai continué à puiser dans cette manne : « cette semaine sera pour moi une halte sans programme précis. Je me laisse — « (au dos la suite) « - rai vivre à mon rythme, à ma cadence. J’ai déjà deux abreuvoirs pour mes oiseaux trois nichoirs… »

La nature, encore elle…

Sous la carte de garantie, bien cachés, ces mots d’amour, rares, sous sa plume : « tu sais que je t’aime mon volcan mon soleil… » et au dos « notre poète notre romancière »

enfin, dans la dernière case (qui devait être la première, finalement…) : « À toi et à Patrick, je souhaite des vacances sereines » (Et je lis ces mots, au milieu même de mes vacances scolaires, vingt ans plus tard. Je voudrais l’inventer, je n’y parviendrais pas !) « dans votre ermitage, votre oasis votre source » Si une amie me racontait cette trouvaille, ces délices d’amour, comme je l’envierais ! Je me dirais : « Quelle chance ! Comme sa mère l’a aimée ! » J’en suis tellement bouleversée.

Oh oui, quelle chance ! Comme ma maman m’a aimée… M’aime encore, par-delà la mort. Par sa présence indirecte, au quotidien.

Je partage avec vous cette joie immense, malgré le deuil, ces mots d’amour d’une maman désormais partie pour toujours. Mais pas tant que cela, finalement : toujours là, dans ses objets, ses cadeaux, les photos, les mots… Les souvenirs. Son goût pour la bruyère, dont je parlais justement tout récemment, les oiseaux, la forêt, et sa tendresse, qui reste, sur ces petits mots que je retrouve comme autant de pansements, doux au cœur. Ou de cailloux de Petit Poucet…

Le rapport à l’écrit, à la correspondance, aux traces… Je les lui dois !

Je vais en faire un grain de sucre, tout doux, parce que j’ai peur d’oublier ce moment tellement magnifique, ces « re-trouvailles », entre un multicarte que je vais hésiter à utiliser, finalement, pourtant j’en aurais bien besoin… et des mots qui me percutent, tellement.

Merci la vie ! Merci à toi, ma toute chère Maman…

15 avril 2026

Chroniq’hebdo | D’un voyage, de villes et de musées

Pierre Kobel

À peine revenu d’une semaine ambarroise, le temps de passer chez moi quelques jours rapides sans vraiment défaire ma valise et me voici de nouveau sur les routes pour un temps de vacances avec ma compagne. Virée nordiste. D’abord sur les traces de ce que fut l’enfance et la jeunesse de son grand-père, qui grandit avec sa famille non loin de la frontière belge, dans ce pays de mines et de charbon. Au cimetière nous avons trouvé la tombe de l’arrière-grand-père mort en novembre 1940. Nous avons cherché les maisons où lui et les siens ont vécu, où ils sont morts. Gens modestes, hommes de la mine, petites gens qui étaient le sel de la terre, n’en déplaise à ceux qui s’illusionnent de leurs pouvoirs et n’ont que le hochet de leur vanité à agiter.

Pays de villes également. Villes de briques où alternent les maisons bourgeoises et les quartiers plus pauvres, voire très pauvres. Un rapide passage à Valenciennes avant une étape plus longue à Roubaix. C’est là que nous mesurons comment l’histoire peut en quelques décennies déclasser un lieu et le réduire à des difficultés quand il fut auparavant une capitale de l’industrie florissante. La désindustrialisation a amené la misère et, si Roubaix est une ville d’initiatives, vivante, prospective, elle reflète aussi cette déshérence économique.

Mais notre tropisme culturel nous a conduits dans deux lieux d’exception que je recommande vivement à tous les lecteurs de ces lignes qui ne les connaissent pas. Le premier, c’est la villa Cavrois que nous avons pu visiter sous un beau soleil. Elle est de ces réalisations architecturales d’avant-garde qui firent florès avant-guerre. Un immense vaisseau de briques jaunes cernées de noir, des espaces pour chacun et chaque fonction, une modernité à la pointe de son époque, tout de la qualité des matériaux à la conception reflète la richesse unique du lieu. Une histoire mouvementée et au bord de la disparition, un sauvetage et une réhabilitation qui permettent aujourd’hui d’en faire un des emblèmes des lieux culturels de la région.

Autre lieu emblématique de la culture et certainement un des musées les plus séduisants et originaux qui soient : la Piscine. Le nom le dit, l’art s’est installé dans ce qui fut un lieu de natation. Nous y avons passé de longues heures agréables tant les œuvres, en sus de leurs qualités, semblent être chez elles. Les collections mêlent peintures et sculptures, céramiques et références à l’histoire du lieu autant qu’à celle de l’industrie textile. J’aime l’art contemporain jusque dans ses recherches formelles et parfois déroutantes, mais je me disais en parcourant ces salles, en réjouissant mon œil de ces peintures qui vont du XIXe à un XXe bien avancé, que j’aimerais voir renaître une école figurative contemporaine et vivante. Je reviendrai à Roubaix rien que pour ce musée !


Mais à me promener ainsi, je me demandais, ce qui a certainement déjà été fait, combien de temps le visiteur lambda que je suis, passe devant chaque œuvre en moyenne. Je sors toujours d’un musée avec le sentiment d’en avoir raté des parts, de ne pas m’être assez attardé devant les cimaises et les sculptures. Inévitable, me dira-t-on. Oui, mais que de regrets…

 

Internet

14 avril 2026

Sapins, marcassins et bambins sur une carte postale

Anne Poiré Guallino

 

Il fallait bien la présence de mon papa, Robert Poiré, à mes côtés, pour que j’ose m’aventurer dans la réserve du Donon, en Moselle, tout au bout d’une certaine route forestière, près de longs troncs couchés, pas loin d’une cabane en rondins. Nous nous y rendions par un sentier moussu afin de nourrir des sangliers massifs, bien plus lourds que nous tous réunis, entourés de leurs laies, meneuses de garde, et surtout de leurs petits marcassins. Je ne suis pas du tout courageuse, face aux animaux. Nous leur portions du pain sec, et nous marchions, apparemment tranquilles, sûrs de les rencontrer. C’est du moins ce qui se produisit ce jour-là. Je suis restée bien accrochée au short de mon père. Il me protégerait, c’était certain : c’est bien le rôle des grands, non ?

Le 27 octobre 1974, Papa est mort. Après les obsèques, la vie continuant, maman a dû retourner au chalet, notre résidence secondaire, nichée au milieu de ces impressionnantes forêts des Vosges, pour fermer l’eau avant le gel hivernal. C’était son Robert, avant, qui s’en chargeait. Elle s’est arrêtée pour faire le plein, à Abreschviller, et, en payant, son cœur s’est arrêté. Sur le tourniquet des cartes postales, qui a-t-elle aperçu, se promenant, comme avant ?

Son homme ! Son mari ! Son aimé.

F., deux ans, sur ses épaules, P., quatre ans, agrippé à lui sur la droite, C. dans sa robe orangée, légèrement en retrait, sur la gauche de la petite Annette, moi-même, pas encore 9 ans, bien arrimée de l’autre côté de notre papa ; nous tous en mouvement.

La dame à l’arrière est une totale inconnue. S’agissait-il de la femme du photographe ayant immortalisé sans rien nous demander cette scène familiale ? Maman était allée chez le coiffeur, ce jour-là, et nous avions profité de ce moment de repos pour elle pour nous offrir une belle marche en forêt et une aventure dont nous ignorions qu’elle allait être fixée pour l’éternité.

Sans cette carte postale, je me souviendrais peut-être d’autres promenades, d’irremplaçables sorties, au milieu des sapins, comme la descente vers Walscheid, j’aurais encore le parfum de la sève, le rose des rochers plein les yeux, je repenserais à ces champignons rouges si appétissants, à ces baies, à apprendre à reconnaître, et ces odorantes aiguilles de pin. Sans doute. Mais cette sortie, précisément, cet été-là, ce moment particulier, au milieu de ces animaux presque sauvages, qu’en resterait-il ?

À l’époque, le droit à l’image n’existait pas : le professionnel n’a probablement rien demandé à qui qui que ce soit, et ce fut un drôle de clin d’œil de la vie pour maman que de retrouver ainsi par surprise ses quatre petits les plus jeunes en compagnie de son cher mari, juste après l’enterrement de ce dernier. Si vivant. Quel choc ! Quelle joie, peut-être, aussi ? Comme un cadeau, inattendu.

Durant des années, sans doute jusqu’à l’extinction du stock tout entier, maman a acheté chaque été des dizaines, des centaines d’exemplaires de cette carte postale. J’ai écrit un texte, sur ce thème, qui a été publié deux fois, d’abord en revue, de façon isolée, en 2005, puis dans un recueil, trois ans plus tard, autour d’autres textes mêlant fiction et réelle enfance. Dans La carte postale, la description que j’en ai proposée est très légèrement romancée, pas à cent pour cent autobiographique. Nos yeux sont devenus verts, par exemple, les âges légèrement modifiés, j’ai préféré ensoleiller la couleur de la robe que je portais ce jour-là : détails…

« (…) Derrière eux, paisibles également, des gens. La lumière va les rattraper, rai merveilleux. Un homme, la démarche sûre, avance, entouré d’enfants. Collés à lui, plutôt. Unis. L’adulte est vêtu d’un short, large, sur ses cuisses maigrelettes, retenu par une ceinture de cuir, noir, à la boucle qui brille, et une chemise, verte, de la couleur, exactement, du feuillage des arbres, dans le lointain. De même, les prunelles des gamins. Harmonie involontaire. Le regard de l’individu pétille. Une pipe à la bouche. Non, cet accessoire, c’est moi qui l’invente. Impossible de saisir les détails. Je peux néanmoins humer l’odeur de tabac, ce parfum envoûtant, — du “Amsterdamer” —, blague et briquet, effluve de mon enfance.

Le monsieur porte sur ses épaules un marmot, délicat, pas même vingt mois, déjà tête droite, mèches claires, sur une peau laiteuse. Un nourrisson, encore, à peine capable de se maintenir, là-haut. Agrippés au tissu beige, deux autres bambins, plus âgés, - trois ans et demi, sept ans, bientôt huit… - le garçonnet, sur la droite, se distingue par une culotte rouge, à bretelles, sur un modeste tee-shirt bleu-gris. Baissé, il explore le sol, ou bien les pattes et sabots du daguet le plus jeune, si proche. La fillette sur la gauche semble tenir son père par un infime morceau d’étoffe — ne pas le perdre, ne pas s’éloigner, surtout continuer à sentir sa chaleur, rassurante, sa force d’homme, de père —, il s’agit pour elle de se sécuriser. Dans sa robe courte, largement au-dessus des genoux, sur un tee-shirt à manches ballons, jaune vif, elle paraît insouciante, heureuse de vivre. Des chaussettes blanches remontent jusqu’aux zones réservées au mercurochrome. Sa sœur, plus grande sautille, elfe forestière, dans sa jupette orangée de danseuse, en dentelle, réalisée au crochet par sa mère. De loin l’on ne perçoit pas les fleurs brodées, en surimpression, violettes, qui égaient les masses colorées de son corsage. Ses lunettes rappellent celles de sa cadette. Mais ses longues tresses, totalement raides, sont sagement attachées, de chaque côté de ses joues, alors que la plus jeune, serrant son père, amarrée à lui, offre un visage poupin — douce agnelle —, ses cheveux frisés, coupés en auréole, se déploient en tous sens : boucles épaisses, indisciplinées. C’est la vie qui va. (…) »

Avec cette carte postale, diffusée dans tous les commerces du secteur, nous étions, papa surtout, était partout : chez le boulanger, dans la boutique qui vendait la presse, à l’épicerie, chez tous les commerçants. Maman en expédiait par paquets entiers à ses amis, à la famille, tout le monde pouvait admirer cette scène de tendresse, alors que papa n’était plus là.

J’en conserve un exemplaire dans un magnifique cadre de mosaïque, tesselles de verre, fabriqué par maman, il repose sur le meuble Henri II qui a été sculpté par mon arrière-grand-père, Ernest Reibel, qui se trouvait justement au chalet. Les arbres, la lumière, et papa, ses muscles, ses mains, ses yeux cachés par les lunettes de soleil, tout me bouleverse. Et les sapins bleus, immenses, le soleil.

Sans compter, bientôt orpheline, et qui l’ignore encore : la petite Annette.

 

12 avril 2026

Découverte et nature

Kata

 

J'ai bien failli inverser les mots pour écrire « Nature et découverte » … mais non, je ne voulais pas faire de pub pour cette enseigne, même s'il y a deux magasins à Grenoble, un dans un centre commercial et l'autre à l'une des entrée de « La Caserne de Bonne ». C'est en passant devant, l'autre jour, que j'ai eu l'idée de ce petit texte.

Après un maire PS, la ville a eu un maire écolo depuis 2014 et unE maire écolo lui a succédé depuis les dernière élections du 22 mars 2026. Grenoble traine une réputation de ville grise et bétonnée. C'est ce que me disait encore une amie parisienne venue passer quelques jours ici. J'ai donc entrepris de lui démontrer le contraire en lui faisant découvrir la nature en ville.

J'ai opté pour « La Caserne de Bonne ».

L'armée voulant s'installer en 1722 sur un grand terrain a commencé à construire des bons gros bâtiments et a donné le nom de François de Bonne, Duc de Lesdiguières, mort un siècle plus tôt. Le 27e régiment d'infanterie alpine l'occupait, mais il commençait à y être à l'étroit. Il est parti en 1995 pour un emplacement plus grand, à la campagne, sans habitations trop près pouvant gêner les manœuvres. Que faire de toute cette place devenue libre ? Un EcoQuartier de 8,5 ha, a décidé la mairie, avec une approche bioclimatique et une efficacité énergétique certaine. Il a reçu le Grand Prix du concours EcoQuartier en 2009 - Label EcoQuartier 2019 - HQE

C'est donc ce quartier que j'ai fait découvrir à mon amie, par très beau temps, qui plus est.

Il reste des bâtiments de l'ancienne caserne, d'autres ont été construits tout autour d'un immense terrain devenu libre, immeubles d'habitation, cinéma d'art et d'essai, galerie marchande, bars et restaurants avec terrasse etc Très bien. Et la nature ?

« La nature comme part du réel sans intervention humaine » est une des définitions données par Wikipedia. En ville il y a bien une intervention humaine pour donner l'illusion qu'il n'y en a pas eu

Un arbre immense nous accueille à l'une des entrée. C'est le début de la découverte de la nature dans la ville de Grenoble pour la parisienne.

Les initiateurs de cet EcoQuartier n'ont pas dû se gratter la tête très longtemps pour savoir ce qu'il fallait installer devant les terrasses des bistrots : de l'eau, sous la forme d'un ruisseau disons statique puisque l'eau ne coule pas. Un petit pont permet de passer d'une rive à l'autre, des nénuphars s'étalent en attendant de fleurir, des canards occupent le dessus d'une cage aménagée et entourée de grillage, des pigeons volettent à droite et à gauche, se posent, repartent. C'est plein de vie, les promeneurs se promènent donc le long des berges et s'arrêtent pour admirer le paysage essayant de trouver une place assise sur un des bancs. Mais non, il y a beaucoup de monde, les places sont prises. Alors, soit ils s'assoient par terre au bord de l'eau, soit ils continuent à marcher et découvrent des petits chemins, tracés entre des arbustes et des arbres, admirablement entretenus. Les employés des services verts de la ville de Grenoble sont reconnus comme étant parmi les meilleurs employés verts de France. D'accord, ce n'est pas une nature sauvage que l'on pourrait trouver simplement quelques kilomètres plus haut dans les montagnes alentours. Mais nous vivons ici dans une cuvette, extrêmement chaude l'été et il faut végétaliser au maximum. En allant visiter cette caserne, nous avons admiré les arbres plantés partout le long des rues et avenues, des fleurs s'épanouissent dans des bacs et, chose extraordinaire, elles ne sont pas cueillies ou saccagées par des mains impies, alors que certains n'arrêtent pas de parler d'une ville salle et grise. Mon amie parisienne est conquise. Je lui ferai découvrir d'autres parcs et jardins facilement accessibles à pieds ou par le tram.

La mairie incite les habitants à planter des arbres dans leurs jardins particuliers ou les cours d'immeubles et de copropriétés, elle les leur offre.

Le soir j'ai regardé Jurassic Park à la télé, l'herbe verte, les animaux en liberté. Mais franchement, je peux dire que je suis très contente de notre nature du 21e siècle, même en ville...

 

Internet

12 avril 2026

La bruyère du 26 août

Anne Poiré Guallino

 

En réalité, j’apprécie le plus souvent les lieux en fonction de mes souvenirs, associés aux gens que j’aime. La nature n’est rien sans les humains : ainsi de la bruyère de Nonnenbourg. Le 26 août 1952, mes parents se sont mariés à Florange, en Moselle. Cette date est par la suite devenue repère familial essentiel. Notre fête nationale intime, le jour où la tribu est née. En cette presque veille de rentrée, en 1974, nous étions encore au chalet, près de Walscheid. Il nous fallait fêter l’événement à sa juste valeur. Avec nos copains les enfants Apse, aussi émus que nous par l’amour de mes parents l’un pour l’autre, nous sommes partis d’un pas résolu en forêt. Exceptionnellement, Astrid ou Julia, sa sœur, étaient prêtes à nous révéler le secret d’une clairière extraordinaire, un emplacement à ne révéler jamais à qui que ce soit d’autre au monde. Parole ! Promis juré. Ce n’était pas si loin, d’ailleurs, de l’orée de la forêt domaniale. Mais jamais nous n’avions jusqu’à présent repéré ce recoin de beauté tapissé de sourires mellifères, toute une étendue couverte de bruyère rose, infiniment rose, un océan de rose.

Nous en avons reparlé, un demi-siècle plus tard : Astrid se souvenait encore de cette quête, ces brassées qui avaient pour but de rendre mes parents heureux. Un tel bonheur, partagé : tous les enfants réunis, nous avions l’impression de ne pas avoir assez d’espace entre nos bras pour tenir ce bouquet gigantesque qui disait la tendresse, qui symbolisait le lien, la vie.

Une photographie en noir et blanc, au retour, prise à l’angle de la terrasse du chalet, face aux immenses fûts, a immortalisé ce cadeau. C’est l’une des plus belles photographies au monde, n’en déplaise à Doisneau, Brassaï, ou Bresson : le baiser de papa sur la paupière de sa Lisbeth, empourprée, les bras serrés sur le bouquet, rien ni personne ne peut concurrencer cette intensité, cette douceur.

Bientôt la douleur.

À la Toussaint, papa a été enterré. Maman savait depuis Pâques que le cancer serait rapide. Le jeune père avait-il compris qu’il était condamné ? L’avions-nous deviné, nous, les petits ?

Chaque année, ensuite, à cette même date, rituel immuable, nous allions cueillir un modeste rappel de ces dernières heures de bonheur. J’ai aussi déposé quelques brins, il y a deux ans, sur la tombe de maman et de papa, désormais réunis, car j’étais allée avec Patrick et mon amie Astrid en une sorte de pèlerinage laïc, dans la forêt d’Abreschviller, tout près de là où se trouvait notre champ secret de fleurs sauvages. Même si l’office national des forêts a bien changé la physionomie des territoires de mon adolescence, restait l’essentiel : les roches de grès rose, la voûte verdoyante, atteignant le ciel, les racines, aux formes expressives, nos rires, nos silences et confidences…

Il paraît que la bruyère symbolise l’amour, ou la solitude. La chance, l’admiration, la protection. La résilience. Le souvenir. Le pouvoir et la joie de la communauté. Si je continue à chercher, je peux encore trouver plusieurs pages de valeurs associées. Toutes aussi justes !

Par sa robustesse, cette fleur est l’emblème de l’amour véritable, puis-je lire. Certainement. En 1974, lorsque nous sommes revenus, à Noël — désormais orphelins, maman jeune veuve — le bouquet d’août, toujours épanoui, à peine sec, trônait dans le grand vase, ou plutôt était resté à patienter dans la cafetière en porcelaine ancienne, de Sarreguemines. Je me demande quand maman a bien pu oser en jeter ou faire brûler dans la cheminée les fleurettes rabougries.

Dans notre jardin de Belmont de la Loire poussent désormais, bien vivantes, des bruyères de plusieurs variétés, capables de rosir à chaque saison, certaines transplantées depuis chez ma maman, quelques pousses venues du chalet. Elles fleurissent, selon les coins, en automne, en hiver, au printemps, et même le 26 août, tous les ans… Elles poussent, y compris dans des conditions difficiles, comme tout en haut de notre si chère roche du diable, magique, ce trésor de mon enfance. La nature est ainsi non pas aimée pour elle-même, mais pour ce et ceux qu’elle représente, ces moments si forts, si doux, si rudes, aussi, inoubliables.

De même pour les sapins, les marcassins, les brimbelles. Mais ça, c’est une autre histoire… Patience ! Ces récits arrivent bientôt…

 

11 avril 2026

Louange à Henning Mankell

Elizabeth LC.

 

Je lis depuis longtemps les livres de l’écrivain suédois Henning Mankell (1948-2015), toujours avec le même plaisir – en traduction française ou anglaise, comme je ne parle pas suédois. Pour résumer, on peut dire que Mankell a écrit deux sortes de livres : des romans policiers, dont notamment ceux d’un cycle consacré à l’inspecteur Kurt Wallander, qui travaille au commissariat d’Ystad, une ville de Scanie proche de Malmö ; et d’autres romans, souvent en rapport avec l’expérience qu’a eue Mankell de vivre en Afrique, notamment au Mozambique.

Le point commun très général entre tous ces livres, toutefois, est à mon sens la profondeur et la subtilité avec lesquelles Mankell évoque d’une part l’étrangeté d’être au monde (et la manière dont on peut réagir à cette perception), d’autre part quelque chose comme le destin qui s’impose aux gens (déterminisme) et la possibilité qu’ils ont – ou pas – de l’infléchir.

Dans les polars du cycle Wallander, il réussit à la fois à raconter une intrigue policière bien ficelée (et souvent originale) et à présenter des personnages nuancés, crédibles, pleins de naturel. Son inspecteur Wallander est un personnage attachant, surtout pas un super-héros mais un homme ordinaire avec des faiblesses sympathiques et un sens du devoir qui force l’admiration – même si à lui cela pose souvent problème.

Le titre de Mankell que je viens de relire s’intitule L’Homme inquiet (Seuil coll. Points, 2010) et c’est le dernier qui met en scène Wallander. La tonalité globale du livre est plutôt mélancolique avec son personnage, qui constate avec amertume son propre vieillissement et subit un deuil douloureux. C’est aussi le dernier opus du cycle, et cela en tant qu’information figurant à la dernière page du livre, où Mankell annonce que Wallander est atteint de la maladie d’Alzheimer. Il écrit : « Après, il n’y a plus rien. Le récit sur Kurt Wallander s’arrête. Les années qui lui restent à vivre, peut-être une dizaine, peut-être davantage, n’appartiennent qu’à lui. »

Henning Mankell est mort le 5 octobre 2015. Quand j’ai appris cette nouvelle, cela m’a d’autant plus attristée que j’ai constaté qu’il était exactement de mon âge, à quelques semaines près. Quelques jours plus tard, j’ai eu l’occasion de prendre la parole en public (ce qui n’est pas mon exercice favori) pour présenter mon livre Des femmes dans le noir (Le Coin du Canal, 2012) et, bien que ce ne fût pas en rapport direct, j’ai pu alors lui rendre hommage, ce qui rétrospectivement me fait plaisir aujourd’hui.

 

Image : Henning Mankell en 2011 à New York à la librairie Barnes & Noble d’Union Square. Photo David Shankbone

 

Internet

10 avril 2026

Gourmande nature

Anne Poiré Guallino

 

Nous avions hérité ce vieux bidon de lait en aluminium, cabossé, de la Mémère Fernande, et nous ne sortions quasiment jamais en forêt sans l’emporter. Car la nature est généreuse : myrtilles, appelées là-bas brimbelles, framboises, mûres, fraises des bois, rares étaient les promenades entre les sapins, et même le long du chemin, sans que l’on revienne avec ce récipient plein, ou presque. Quel heureux mélange que ces baies rouges et noires ! Irène, la grand-mère de nos copains, utilisait même un peigne, pour ses cueillettes, mais c’était interdit : sans doute était-ce un outil trop agressif pour les plantes ? Avec mes cheveux frisés, j’ai toujours trouvé cet instrument de torture plus que désagréable. Mieux valait piqueter délicatement les branchettes, soulever les feuilles à la main, et récupérer, une à une, les petites boules bleutées.

Maman transformait nos copieuses et régulières trouvailles en glace, en ajoutant de la bonne crème fraîche, et du sucre, alors que nous n’avions qu’un freezer, sur le haut du tout petit réfrigérateur « top » du chalet. Comment parvenait-elle à de tels miracles, sans congélateur ? Comment réussissait-elle à nous nourrir, nous étions encore quatre enfants, toujours présents, les trois grands n’étaient plus systématiquement là. Mais cinq personnes, et un si petit frigo ! Une fois la glace prise, nous pouvions nous régaler, et c’était un cadeau de la nature, chaque jour recommencé.

Lorsque la manne était plus importante, nous avions droit à des confitures, des gelées, mêlant le bleu violacé, le rose, le pourpre, dont nous pourrions nous délecter durant l’automne ou l’hiver. Maman confectionnait également des tartes, additionnant farine et eau, sur la toile cirée. Elle malaxait, patiemment. Chaque jour fête, la forêt nous nourrissait avec une générosité débordante.

Si un peu avant l’orée se trouvaient quelques mirabelliers chez les Ring, ou de l’autre côté, des cerisiers en quantité chez les Apse, nous n’osions aller en chaparder, et nous n’en cueillions, le soir, quelques poignées délicates gorgées de soleil, qu’accompagnés de l’un ou l’autre membre de la famille « propriétaire ».

Sauf une fois : j’ai vu des bigarreaux sur un vieil arbre d’Eugène Ruffenach, presque abandonné, qui poussait au milieu de ronces épaisses. Une branche se pavanait, à portée de main. Je n’ai pas pu me retenir. Je revenais, seule, sans mes copains. J’ai goûté : le fruit était juteux, délicat, non pas acidulé comme le sont d’autres variétés, plus claires, mais sucré exactement tel un bonbon. Sous la peau à la fois croquante et légère, presque noire, quasiment prune, le jus coulait, rafraîchissant… J’ai tendu la main vers la branche, qui longeait la route conduisant au chalet, j’en ai goûté, repris. La tentation était trop grande. Impossible de m’arrêter. J’ai continué, voulu attraper une queue de triplées, bien gonflées, appétissantes en diable, mais plus distantes. Instable, j’ai tendu le bras, le buste, en un terrible déséquilibre, et là, horreur, patatras, j’ai glissé de tout mon poids dans le fossé ! J’ai roulé-boulé au milieu des ronces, affolée, à l’idée de serpents, de guêpes, le corps tout griffé : c’était en été, j’étais peu habillée, sans défense. Le fossé me semblait abîme, impossible de remonter. « Au secours ! » J’ai crié, hurlé. Pleuré. Il m’a fallu attendre longtemps, en frissonnant, qu’un sauveteur jaillisse enfin. Ce chemin n’était pas fréquenté, bien sûr. Dans mon souvenir, ma pénitence a duré des heures, j’ai cru frôler la crise cardiaque plusieurs fois, dès que frémissait une herbe. Le buisson de broussailles qui me piégeait ainsi était si épais, si inquiétant. C’est finalement, Monsieur Eugène lui-même qui est arrivé, tout sourire, il m’aimait beaucoup, et d’un geste efficace, en me tendant la main, il m’a sauvé la vie. Avec une gentillesse merveilleuse, il m’a extirpée tout de suite de ces malicieux, épouvantables fourrés. S’il m’a autorisée à me servir à volonté sur cet arbre, je l’ai oublié. Les barbelés naturels avaient entaillé ma peau, la peur m’avait mordue au plus profond. Ce qui est sûr, c’est que plus jamais je n’ai cueilli le moindre fruit à cet endroit maléfique.

Quelle surprise, lorsque, adulte, je suis revenue au chalet après plus de dix ans d’absence ! Je me souvenais de cet abysse, infranchissable. J’ai éclaté de rire lorsque j’ai retrouvé l’endroit : un talus, minable, minuscule. Pas même une pente. Comment l’accès à la chaussée avait-il pu me sembler impossible ? Une taille d’enfant, un regard d’adulte change tout !

N’empêche, quelle générosité, cette nature, abondante, durant tout l’été ! Partout. Il me semblait incroyable de réitérer de telles découvertes, tous les jours, sur le même chemin, conduisant au col Saint-Léon, par exemple. Ce renouvellement quotidien m’épatait. J’avais fureté dans tous les coins et recoins la veille, ramassé absolument toutes les baies écarlates, sombres, et j’en retrouvais le lendemain, me baissant, cueillant. J’ai pu grandir en me régalant, chaque jour. Et j’ai failli ne parler que de la beauté de la roche branlante, ou de celle du diable, sans compter la grotte Saint-Léon. J’ai failli rappeler les hauts fûts, les troncs élancés, les mousses, les racines dans lesquelles les pieds se prenaient. Mais cette gourmandise, à portée de main, ces airelles, qui se renouvelaient, jour après jour, comment ai-je pu ne pas y penser d’emblée ?

Et ce bidon de lait, moi qui suis tant attachée aux biens matériels, je l’ai donné sans hésiter à notre voisin, à Ay-sur-Moselle, lorsqu’on a vidé la maison, comme une transmission, une façon de dire : « Ma maman vous laisse cet objet, si précieux, en souvenir d’elle. » Pour ce monsieur, même s’il en était collectionneur, pas sûr qu’il ait pu imaginer nos promenades de chaque jour, nos rires, les hurlements lorsqu’un animal rampant se faufilait, ou nos émerveillements, lorsqu’une biche nous coupait soudain la route, bondissante et légère. Si j’ai grandi dans la nature, si elle m’a alimentée, rassasiée, elle me nourrit toujours, à vrai dire.

 

9 avril 2026

Sur la nature

Jacques Lucchesi

 

Pour la plupart des gens – moi y compris -, parler de la nature, c’est parler d’un milieu vivant qui s’oppose, tant par sa substance que par ses formes et ses couleurs, à la grisaille et l’uniformité des villes. C’est là bien sûr un point de vue superficiel, mais pas inexact non plus ; car notre appréhension du monde procède toujours d’une logique binaire et antinomique.

Cette nature, observée sous l’angle urbain, comment se manifeste-t-elle ? Par l’aménagement d’espaces verts, qu’on les appelle parcs ou jardins publics. Faut-il dire qu’elle n’a rien de sauvage ni d’anarchique ? Qu’elle est parfaitement sous le contrôle de la raison humaine ? Car il s’agit, à travers elle, d’apaiser les esprits, de diminuer les tensions et l’agressivité qui peuvent résulter d’un environnement artificiel et coupé de toute biodiversité. Voyez ces cités bétonnées où, à la relégation dans les marges sociales, s’ajoute le manque d’arbres et de verdure. Deux facteurs qui expliquent aussi les comportements criminogènes.

À l’inverse la présence d’un parc, avec de nombreuses espèces végétales et animales, apporte à l’esprit humain un sentiment de bien-être et de complétude. En nous revivent inconsciemment les anciens mythes du paradis – lequel fut toujours associé à un grand jardin. Pendant une heure ou deux, nous voici isolés et protégés du vacarme citadin et de la pollution automobile. L’azur du ciel et le soleil nous redynamisent ; l’eau jaillissante d’un bassin caresse notre ouïe. Ainsi, le monde nous devient plus supportable. Nous voici de nouveau capables d’affronter la ville et ses diverses nuisances ; capables de supporter la solitude dans un petit appartement.

À défaut de pouvoir vivre à la campagne, nous importons un peu de verdure dans nos vies de citadins fatigués. Nous pouvons ainsi nous reconnecter aux grands rythmes saisonniers avec le verdoiement de la ramée au printemps et le rougeoiement des arbres en automne. Grâce aux jardins et aux arbres qui les peuplent avec une endurance qui défie notre espèce, nous pouvons mieux accepter nos propres changements physiques, et peut-être nous réconcilier avec notre finitude biologique.

Cette nature-là n’est sans doute qu’un écran sur celle – la plus vaste - qui demeure sauvage et hostile aux êtres humains. Mais même cet ersatz nous fait du bien et tempère notre inquiète condition. Essayons d’en mettre un peu chaque jour dans nos vies.

 

9 avril 2026

Un sujet radioactif

Anne Poiré Guallino

 

L’appel à textes du blog concerne « La nature et l’écologie. » Je n’ai d’abord vu que le premier nom. Et puis l’écologie m’a sauté au visage. C’est un mot relativement récent, même si désormais on peut le lire à peu près partout. Il apparaît, semble-t-il, pour la première fois sous la plume du biologiste allemand Ernst Haeckel, en 1866. Mais en France ? De manière banalisée ? Il y a moins d’un siècle, le roman Les Racines du ciel, prix Goncourt 1956, était présenté par son auteur Romain Gary comme le premier roman non pas écologiste, mais « écologique ». Et j’aime beaucoup cet auteur, même si ce n’est pas là l’œuvre de lui que je préfère.

De mon côté, j’ai grandi après mai 68, avec des enseignants pour qui ces questions étaient importantes, essentielles, même. J’ai été particulièrement marquée par mon cher instituteur, Monsieur Stammbach ! Je l’ai eu par chance à la fois au CM1 et au CM2. Nous faisions des sorties, dans la neige fraîche, entre Ay et Trémery, pour observer les traces des animaux qui avaient pu passer par les champs avoisinant notre petit village. (Désormais tous anéantis, disparus sous d’immenses usines et parkings.) S’agissait-il d’un chat ? D’un renard ? D’une fouine ? Peut-être même un loup, qui sait ? Nous rêvions… Nous relevions des empreintes. Et si c’était un ours ? Nous faisions des recherches à la fois collectives et individuelles. Didier Stammbach nous conduisait au printemps jusqu’à l’étang près des sablières, pas loin de la Moselle, pour en observer la flore et la faune : roseaux, joncs, iris jaunes, grenouilles, crapauds, coléoptères… L’un de mes camarades, toujours agité, est même tombé à l’eau, un après-midi, glissant en criant dans la boue, tout près d’un immense saule pleureur. Aujourd’hui, le pauvre enseignant aurait un procès pour mise en danger de la vie d’autrui. Les garçons étaient pourtant ravis de ramener des têtards et nous des bouquets de fleurs sauvages, déjà fanées au retour.

Surtout, Monsieur Stammbach était un détracteur féroce, un opposant inconditionnel, engagé contre la centrale nucléaire de Cattenom dont je n’aurais jamais entendu parler par mes parents, sinon.

Si la décision d’implantation du réacteur date de 1978, si le chantier n’a débuté qu’en 1979, dès 1974, 1975, quand je l’ai eu, mon instituteur a tout fait pour nous convaincre de traîner chaque dimanche nos parents aux manifestations qui visaient à empêcher ce lamentable projet. Il nous proposait des autocollants « Non au nucléaire », sous forme d’une grosse marguerite jaune et bleu, me dit mon souvenir, mais je n’en trouve pas trace, hélas, sur Internet, pas même parmi les images les plus « vintage ». Mon cher Monsieur Stammbach nous racontait des histoires épouvantables concernant la télévision, à ne pas regarder de trop près à cause des ondes émises, et sans doute ai-je confondu à la fois ce sujet et les bombes d’août 1945 larguées sur Hiroshima et Nagasaki, les risques causés par le nucléaire à proximité : il était question de mères qui accouchaient d’enfants sans tête, ou dotées de plusieurs, de membres en nombre scandaleux ou de doigts difformes. Ces monstruosités ont causé dans mon imaginaire une telle terreur qu’après Fukushima, j’ai dit que plus jamais je ne pourrais me rendre au Japon, et parfois je me demande si ce n’est pas sous l’influence de mon instituteur que je chérissais tant que je n’ai toujours pas de télévision dans ma maison. Ce dernier serait offusqué s’il savait combien d’heures, néanmoins, je passe devant mon ordinateur, chaque jour, et assurément, il détesterait mon iPhone, cet écran lui aussi doté d’ondes tout autant « maléfiques ».

Depuis, il est mort, point si âgé, d’ailleurs, et moi, je suis toujours vivante… Comme il se doit, ses cendres ont été disséminées dans une forêt, où ce qu’il reste de lui doit reposer, ou voyager, librement.

Cet homme que j’admirais comme un père de remplacement, encore un, m’a inculqué les admirables et simples règles d’orthographe, rudiments qui allaient me servir toute la vie : la différence évidente entre « a » et « à », entre « et » et « est », les fins de verbes en « é », « er », ais », « ait », « ez »… et tout le reste. Grâce à lui, je suis sensible à la langue, à la poésie, à la lecture, et à notre environnement naturel, à la protection de notre planète…

Je me souviens encore de ma très grande honte, de cette souffrance, douloureuse, inextinguible, enfant : jamais, pas une seule fois, je n’ai réussi à traîner ma maman, qui avait fort à faire, avec ses sept enfants, et papa qui venait de mourir, à une seule manifestation contre cette horrible, épouvantable centrale nucléaire. J’ai pourtant argumenté, tenté de l’obliger à faire le déplacement. C’était important. Je voulais tellement faire plaisir à Monsieur Stammbach.

Durant des années, j’ai pensé, avec un terrible sentiment de culpabilité (je sais, c’est irrationnel et bien trop autocentré !) que si seulement j’avais réussi à la convaincre d’aller marcher derrière les banderoles, les panneaux et pancartes de mon instituteur bien-aimé, à scander des slogans bien tournés, efficaces, peut-être n’aurait-on jamais construit ce bâtiment si dangereux à quelques kilomètres à peine de la maison familiale. Et quand, en 1986, nous avons appris la catastrophe de Tchernobyl, j’ai repensé d’emblée, encore, à mon cher Monsieur Stammbach, et je me suis répétée, horrifiée, « il le savait, il nous l’avait bien dit. » Mais lui seul, hélas, semble-t-il, avait conscience que la radioactivité ne s’arrête pas aux frontières…


 

8 avril 2026

« Promenons-nous dans les bois… »

Nadpic

Comme j’aimerais encore avoir l’audace, le courage de me promener seule dans les bois. Aller seule comme avant pour cueillir des jonquilles, ramasser des champignons, faire des photos d’écorces arrachées, fixer ces images de sillons, de ces vagues poétiques.

J’adorais ça.

Hier j’ai avoué à ma belle-fille que je n’y arrivais plus ! À chacune de ses questions entourant le « pourquoi », je voyais poindre son incompréhension totale et celle que j’aurais eue si, à son âge, on m’avait dit ça.

De quoi as-tu peur ? Qu’est-ce qui t’en empêche ?

Comment décrire « mes loups » et mes chemins sombres ? Comment dire à cette jeune femme de 35 ans ce que la vie implante en nous insidieusement ?


« Promenons-nous dans les bois… »

Quand je « m’équipe » le matin avec tous mes accessoires imposés, je songe souvent à cette comptine « Promenons-nous dans les bois… »

Je chantonne même parfois : « Je mets mes chaussettes de contention… » pour éviter de trop penser à ce que le temps fait sur moi.

Je suis allée récemment revoir les paroles chantées de cette comptine et surprise !

Les versions récentes ont quasi toutes retiré la chute qui fait peur, le « J’arriveeee ! » que l’adulte hurlait en courant après les bouts'd’choux apeurés et riant qui se dispersaient dans le pré ou la cour de l’école.

Après la tension, la frousse ressentie durant l’énumération des préparatifs du loup, une chute décevante est, pour moi, idiote, voire inquiétante !

Cette comptine est un jeu, on a eu vraiment peur, mais « pour de faux » !

On enlève la peur dans les contes et histoires, mais, au quotidien, on la remplace par le danger de la vraie vie dont on rebat les oreilles aux enfants (et aux grands) à présent.

Drôle de méthode !

Une collègue en bibliothèque changeait systématiquement la fin du Petit Chaperon rouge quand elle le lisait à son fils. Il lui réclamait encore et encore. J’ai toujours eu l’impression qu’il voulait enfin avoir peur du loup pour qu’elle lui dise « Oui ça fait peur, mais je suis là ! » Ce conte a lui aussi eu droit à des fins édulcorées, ces pauv'gamins à qui il faut faire croire que tout va bien dans les livres, mais dehors… attention, y a des gros méchants partout, partout.

Apparemment, moi aussi, j’y crois ! C’est malin ; comme je m’en veux de ne pas avoir su me protéger de ces âneries…

 

Je m’étire chaque matin et :

« Promenons-nous dans les bois pendant que le loup n’y est pas :

J’enlève mon masque contre l’apnée du sommeil, je mets mes appareils auditifs, je mets mes chaussettes de contention (et mes autres habits !), je mets mes lunettes, je mets mes semelles orthopédiques dans mes chaussures et… JE VAIS MANGERRRR ma journée à pleines dents ! »

 

7 avril 2026

Victor, tu es le meilleur

Elizabeth LC.

 

Samedi 28 mars, je suis allée au cinéma (mon cher Méliès) pour voir le film de Pascal Bonitzer, Victor comme tout le monde. Mon choix s’expliquait par deux préférences, l’une étant que je suis fan de Fabrice Lucchini, mais l’autre, surtout, accro à Victor Hugo. J’en ai certainement déjà parlé ici, et déjà dit combien mon attachement au grand Victor remonte à des années bien lointaines. Je m’en suis peut-être un peu détachée vers le mitan de mon existence – mais ce n’était que pour mieux lui revenir maintenant que je suis une vieille chose. Ces dernières années, j’ai cassé les pieds à mes amis (certains se reconnaîtront) pour leur faire lire Les Misérables et admettre à quel point la puissance de ce roman dépasse des dizaines, des centaines d’œuvres passées, présentes et à venir.

Mais aujourd’hui c’est plutôt des poèmes de Hugo dont je voudrais parler. Le film (que je ne vais pas raconter, voyez plutôt sur Allociné) fait la part belle à un spectacle (réel) donné par Lucchini, alias Robert Zucchini ici, où il récite avec une conviction stupéfiante des poèmes de Victor Hugo entremêlés, semble-t-il, à des commentaires qu’en fit Charles Péguy (quelqu'un que je ne fréquente guère). La perfection formelle de ces vers et leur capacité à engendrer l’émotion sont restées intactes. Il en est beaucoup que je connais encore par cœur pour les avoir appris dans mon jeune âge – j’ai oublié ce que j’ai fait avant-hier, mais je suis encore capable de réciter Les Pauvres Gens ou La Conscience (qui ne figurent pas dans le film) ou encore Demain, dès l’aube ou Booz endormi (qui en font partie).

J’ai cru comprendre que le titre du film Victor comme tout le monde visait à montrer l’écrivain comme un homme « ordinaire » que l’on ne doit pas avoir peur d’approcher. C’est vrai que sa stature ne doit pas nous effrayer. Mais c’est vrai aussi, cela n’empêche pas, qu’il s’agit de quelqu'un d’exceptionnel.

Image : Victor Hugo sur le rocher des Proscrits à Jersey, vers 1853, photographie de Charles Hugo, musée d'Orsay.

 

6 avril 2026

Chroniq’hebdo | De Ambérieu, de l’écriture, des mots et de la violence, de Gainsbourg

Pierre Kobel

Retour au bercail après une semaine à Ambérieu et des moments forts. Moments d’amitié avec ceux qui vivent dans le Bugey et sont souvent là pour seconder Marion, moments de travail pour apprendre, s’entraider, rechercher des textes qui contribuent à un projet.

Un matin, trois personnes nous rejoignent expressément pour l’ouverture d’un fonds important, un an après le décès du déposant qui avait demandé ce délai pour accéder à ses écrits. Cet homme né en 1932 fut un grand serviteur de l’État avant de devenir dirigeant d’établissements financiers. Homme de culture, grand lecteur, il n’a cessé de tenir un journal : 74 années d’écriture qui tiennent dans près de 250 carnets comprenant plus de 35 000 pages. On lit : « Voici donc la première de ces boîtes, sarcophage d’un corps inconnu ou plutôt d’une conscience d’être qui a existé, avant d’être engloutie par l’écoulement du temps. »

C’est une réponse à la question de savoir pourquoi on écrit. Autre réponse et je cite Gabriel Grossi dans son site Littérature portes ouvertes : « Rien ne me donne plus l’envie d’écrire que cette sensation-là, le fait de sentir que c’est vital, d’être là pour ça, pour mettre des mots sur l’air du temps, pour être la voix de ceux qui n’en ont pas, pour dire le monde comme il ne tourne pas toujours très rond et opposer aux forces négatrices un peu de lumière. Rien, sinon de sentir au contact des autres poètes que je suis fait pour ça, que moi c’est ça, que c’est ça moi, que sans ça, moi rien. Juste écrire. Trouver les mots pour cela qui veut se dire. » J’applaudis à deux mains. Ce qu’il écrit pour la poésie peut trouver écho pour d’autres voies littéraires.

*

La littérature, c’est une problématique quand on lit des textes de nos archives apaïstes. Lecture en sympathie, bien sûr, mais ne nous leurrons pas, nous ne pouvons éviter d’être sensible à un style, à un talent d’écriture plus pertinent qui vient nous impacter plus fortement. Et puis parfois, peu importe ce style, c’est le récit qui fait force. Ainsi, durant ces jours ambarrois, à lire et transcrire des pages relatant des violences familiales et autres qui sont le sujet d’une publication à venir. Sujet grave, douloureux, évidemment pour les victimes, leur entourage, et aussi pour le lecteur qui se sent désarçonné, accablé, révulsé par ce qu’il lit. Il faut cependant aller de l’avant, se mettre à distance pour accompagner ces mémoires et dire ce qu’elles d’encore trop prégnant dans une société qui ne sait pas se regarder assez en face. Quelques scandales sont mis en avant au fil de livres de journalistes et de célébrités, des milieux socioprofessionnels spécifiques sont montrés du doigt, mais le mal est plus ample, il se glisse dans toutes les parts de la société et en premier dans l’intimité des familles qui doivent faire avec le silence, le secret et la douleur à vie.

*

Visite de la maison de Serge Gainsbourg, puis du petit musée qui va avec, de l’autre côté de la rue de Verneuil. Un peu d’émotion, malgré les photos déjà vues de cet intérieur si personnel. Reflets d’un personnage dont je retiens surtout la créativité et l’invention musicales. Gainsbourg a accompagné toute ma vie d’adulte et, si je n’ai rien retenu de ses frasques qui n’ont fait que me faire sourire, je suis toujours attentif à ses chansons qui sonnent avec une modernité toujours actuelle.

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6 avril 2026

De la nature chez Lucy Maud Montgomery !

Anne Poiré Guallino

 

Cet appel à témoignages de l’APA sur la « nature », étonnamment, je ne sais par quel bout le prendre. Que de paradoxes : je me sens citadine… J’aurais adoré être parisienne, pouvoir me rendre dans les musées, les parcs, les bibliothèques, assister aux mille et un événements offerts d’un arrondissement à l’autre, comme les tables rondes de l’APA. J’aurais même pu être new-yorkaise, sans doute, à Manhattan, bien sûr, ou habiter Shanghai, voire Singapour, dont j’ai aimé le séjour que j’ai pu y faire, et notamment ses réserves d’orchidées et ses jardins typiques. En réalité, de toute ma vie, je n’ai jamais habité une commune plus importante qu’Ay sur Moselle et ses 1600 habitants. Et même, à un moment, à Saint-Félix, je viens de vérifier, 183 personnes, en tout et pour tout. (Je dis souvent 80, quand j’évoque ce village, parce que j’exagère toujours un peu, malgré moi !) En même temps, le ruisseau qui coule dans notre inégalable (en toute modestie) jardin des plus de deux mille cœurs, que certains nomment « parc », tant il est varié, dans sa végétation, est un lieu de rêve, idéal, il devrait m’inspirer pour répondre à ce thème proposé.

Je pense par ailleurs à l’émeraude infini des sapins vosgiens ou ligériens, au cyan de la mer, cette merveilleuse découverte qui fait toujours autant battre mon cœur, à l’odeur des pins… Les rochers, roses et moussus de mon enfance. Et, non. Rien ne me vient de manière impérieuse et nécessaire. Peur des poncifs, des clichés simplistes.

Et puis, tout à l’heure j’ai eu une idée géniale. J’ai dit à Patrick : « Ça y est ! J’ai trouvé de quoi je vais parler. » J’ai préféré ne rien lui révéler. Ensuite, j’ai fait la sieste. Même pas, d’ailleurs. Nous avons parlé de tout et de rien, non-stop, à rire, sourire, comme toujours. Ce moment nous a semblé durer deux secondes. Et soudain le réveil a sonné : les trente minutes étaient écoulées.

Entretemps, j’avais tout oublié. Le projet que j’avais élaboré juste avant était sans doute fort judicieux, mais il s’est effacé, totalement. Enfui, loin.

Alors, que dire ?

Lorsque des amis qui ont la chance de vivre dans des villes viennent dormir à la maison, ils manifestent leur étonnement par deux réactions : soit ils sont gênés par le silence, au point de ne pas trouver le sommeil, ils ont presque peur de cette qualité de paix, de cette étrange tranquillité, de cette absence de bruit, à laquelle ils ne sont pas habitués. D’autres soupirent, au lever : « Incroyable, il a plu toute la nuit ! » Pas une goutte n’est tombée, mais le chant de notre cascade rieuse les a trompés… Il fait partie de nos nuits, de nos jours. Nous n’aurions pas idée de le confondre avec la pluie ou bien l’orage. On n’identifie pas toujours les sons que l’on ne connaît pas. Chaque lieu doit être apprivoisé. Je me souviens m’être sentie oppressée dans les Alpes, au milieu des pics immenses. Angoissée, paradoxalement. Éblouie sur la plage, en Corse, face à la transparence des flots. Mais en dire quoi ? Comment en rendre compte ? Je me revois, me baignant dans les étendues turquoise de la baie de Ha Long, au Vietnam, dans les sources chaudes de Guadeloupe. J’aime la mer… Des haïkus sont d’ailleurs en train de devenir notre prochain livre, à Patrick et moi, sur le flux et le reflux hivernal de la Méditerranée, ses coquillages énigmatiques. Mais pas plus que le reste, ils ne me semblent avoir leur place ici.

Je crois que je vis la nature par l’art, plus que dans la réalité, de manière interposée : j’en aime les tableaux, la transfiguration musicale même, les descriptions les plus littéraires.

C’est sûr que dans les livres, comme dans les romans de Lucy Maud Montgomery, que je viens à peine de découvrir à plus de soixante ans, par exemple, quelle puissance évocatoire, lorsque son héroïne, qui porte le même prénom que moi, décrit poétiquement la route qui conduit à Green Gables, le territoire où elle s’est épanouie, ou le paysage habité, sensuel qu’elle traverse pour rejoindre ses amis ou qu’elle perçoit depuis ses fenêtres… J’en suis bouleversée, chaque mot me percute, plus que devant n’importe quel panorama réel.

Post-scriptum : Après avoir écrit ce texte, nous avons pris notre voiture pour nous rendre dans un petit théâtre voisin, et, quelle merveille, la route : la lumière du printemps, les verts tendres qui arrivent, anglais, Véronèse, le mouvement de la rivière que nous longeons, sur tout le trajet… Pas un seul moment sans penser : quelle chance d’habiter ici, quels paysages extraordinaires ! Et ce ciel, céruléum au départ, puis de plus en plus pommelé, aux nuages expressifs. Un régal en perpétuelle métamorphose, évolution. Comme j’aime la nature qui m’entoure, finalement !

 

Internet

 

5 avril 2026

En forêt, en nature

Bernard M.

 

Le printemps a tardé à venir. Pendant toute la dernière quinzaine, le temps était le plus souvent gris, avec un froid persistant à cause du vent et des ondées fréquentes. Pas mal de fleurs pourtant déjà, les prairies très vertes, les taches jaunes des champs de colza, mais pas encore la température censée accompagner cette éclosion. Mais aujourd’hui, pour la première fois grand ciel bleu, il fait vraiment beau et beaucoup plus doux. Cela se sentait sur le marché ce matin, les gens prenaient leur temps, flânaient, s’attardaient aux terrasses des cafés.

Et donc, l’après-midi, on est parti faire une grande balade. En forêt. C’est-à-dire en nature. Car pour moi la forêt est le lieu dans lequel je me sens vraiment en nature. Je n’y ressens pas la même chose que lorsque je marche en terrain découvert. Il y a quelque chose d’autre que je ne saurai bien définir, comme un enveloppement de toute ma personne dans une sorte de cocon qui m’enverrait des ondes bénéfiques, profondément apaisantes. C’était aussi un peu un test pour moi. Remarcher pour de vrai, pour une balade sur des sentiers qui montent et descendent et pour des parcours un peu plus longs que nos précédentes sorties d’une heure sur de larges et faciles chemins. Le test est positif même si, à l’arrivée, ma jambe tirait un peu.

Bien sûr nos forêts sont en partie « dénaturées », elles sont le produit du travail de l’homme, de ses plantations comme de ses coupes. Les espaces de forêt primaire non soumis ou très peu soumis à l’action de l’homme sont rarissimes. On dit que la seule qui subsiste à peu près en Europe est celle de Bialowieza à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Je ne la connais pas, mais j’ai eu le plaisir de randonner en Irlande autour du château de Kylamore, dans le Comté de Galway, où subsiste un pan de forêt considéré comme très proche de la forêt primaire. Il y avait en effet, dans ses entrelacs d’espèces, de troncs et de branches, de rochers moussus, quelque chose de plus que dans les forêts à l’espace structuré par le travail des forestiers et les grandes allées dessinées pour en favoriser la traversée.

Je me souviens avec force d’un moment il y a pourtant déjà beaucoup d’années. Je crois que c’était en forêt de Lyons, au nord-ouest de Paris, une magnifique forêt de hêtres. Au moment de la pose coupe-faim plutôt que de simplement m’asseoir sur un tronc, je m’étais allongé, le corps au contact de la terre et des feuilles, j’avais suivi des yeux les futs de troncs qui s’élevaient au-dessus de moi dans une parfaite verticalité, je m’étais attardé sur les houppiers qui les dominent, j’avais regardé le ciel entre les branches, observé le défilé de quelques nuages légers sur fond de bleu… J’étais là dans une parfaite adhésion entre moi-même et ce qui m’entourait, vivant un moment d’harmonie rare au point que j’en ai encore le souvenir (et même presque la présence en l’écrivant) bien des années plus tard… Je sais que des thérapies par la forêt se développent, que des gens font des stages dans lesquels on les fait méditer au milieu des arbres et embrasser, au sens propre de tenir longuement entre leur bras, la base d’arbres puissants afin de communiquer avec eux. Je me permets d’être légèrement ironique et quelque peu sceptique sur ce genre de pratiques (et surtout sur les discours qui les accompagnent), mais il n’empêche que marcher tout simplement en forêt en silence et dans l’écoute de ce qui nous environne fait le plus grand bien.

J’ai toujours aimé la forêt, sans, pendant longtemps, y connaître grand-chose. Mais ces dernières années j’ai découvert, au travers de certains livres et de certaines émissions de télévision, à quel point la vie des arbres était riche et combien étaient complexes les écosystèmes forestiers. J’ai lu, par exemple, le livre du biologiste et ingénieur forestier Laurent Tillon, Être un chêne sous l’écorce de Quercus, qui raconte la vie et les interactions avec son environnement d’un chêne proche de son domicile à l’orée de la forêt et vieux de 250 ans. Et aussi le livre d’un forestier allemand, Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres. J’ai vu que ce dernier avait donné lieu à une adaptation en bande dessinée. Je vais l’offrir à mes petits-enfants.

La dernière fois qu’ils sont venus d’ailleurs, nous avons installé des glands dans une petite coupelle avec un peu d’humidité. Plusieurs se sont ouverts, laissant apparaître une minuscule et fragile tige. Puis de premières feuilles sont apparues. Il est question que les enfants reviennent pour les proches vacances de Pâques chez nous. Si c’est bien le cas, ce sera le moment de choisir avec eux un petit coin dans le jardin où planter en bonne terre ces promesses d’arbres et de voir ce qu’ils deviendront même si notre jardin n’est pas assez vaste pour les y laisser croitre longtemps…

 

4 avril 2026

Et ma retraite ?

Kata

 

En décembre dernier, je pensais vraiment avoir pris ma retraite de ma retraite. Or, c'est bien ce qu'il s'est passé mais seulement à moitié : je suis bien à la retraite, tout ce qu'il y a de plus officielle. De ce côté là, pas de changement, heureusement. Et l'autre moitié ?

Eh bien, voici quelques nouvelles.

Je ne pensais pas écrire ce qu'il s'est passé et se passe dans cette association que j'ai fréquentée pendant 18 ans en tant que bénévole. Or j'en ai parlé à des amis. Ils me disent que ce sont des modifications fréquentes dans toute sorte d'associations. Ici, une association humanitaire est maintenant gérée comme une entreprise. Disons, alors, que ce qu'il m'arrive et que je vais narrer n'est pas d'une grande originalité. Cela va quand même m'aider à mettre mes idées au clair. C'est ce que permet l'écriture.

Plusieurs bénévoles de l'association ont décidé de me faire rester. Ce sont des bénévoles à l'ancienne, des doubles, quoi. Elles et eux placent les demandes et les possibilités de résoudre les problèmes administratifs des étrangers que nous recevons au premier plan. L'écoute est privilégiée, bien comprendre ce qu'il se passe permet d'envisager des solutions adéquates. Nous ne sommes pas du genre à dire « vous n'avez qu'à retourner chez vous ». Parmi elles et eux, il y a des enseignant.es de français, des parrains et des marraines qui essayent de gérer les problèmes de leurs filleul.es, etc

A l'automne dernier les huiles du bureau avaient décidé de m'exclure deux mois et, pour revenir, il fallait que je signe une attestation promettant de ne plus faire de discrimination !!!! Peu après, elles décident trois choses : écrire une charte de bonne conduite, créer une cellule de gestion des « clashs » et remettre mon sort entre les mains du Conseil d'Administration. Ce conseil devra décider de ma réintégration ou de mon exclusion définitive, le bureau n'avait pas le droit de décider tout seul.

Et les huiles sont contentes ! Nous, nous rigolons plutôt jaune. La charte s'intitule

« Dispositif de signalement et de traitement des comportements inappropriés »

J'ai comme une envie de vomir quand je découvre ce titre. C'est à cause de moi qu'il a été décidé d'écrire une charte, comme si les statuts et la définition de l'association ne suffisaient pas. Immédiatement, je cherche la définition de signaler/signalement dans le LITTRE et trouve :

SIGNALER (si-gna-lé) v. a.

1- Anciennement (sens aujourd'hui inusité), faire par écrit une espèce de description de la personne d'un soldat qu'on enrôle, indiquant son âge, sa taille, la couleur de ses cheveux. Signaler les soldats de recrue.

2 - Donner le signalement d'une personne qu'on veut faire reconnaître. Il est signalé à la police.

3 - Par extension. Appeler, attirer l'attention de quelqu'un sur une personne, sur une chose. Signaler quelqu'un à l'autorité

L'association se transformerait-elle en commissariat de police ? La discussion sur la charte est repoussée à la fin du mois d'avril. Au CA du 04/04, plusieurs points sont à l'ordre du jour, le dernier concerne ma possible réintégration. Des étrangers, que je suivais, ont dû voir d'autres accueillants pour des problèmes de papiers que je ne peux plus traiter. Ils m'ont affirmé que des ex-collègues ont dit beaucoup de mal de moi. J'ai beau avoir proposé une autre activité, m'occuper des parrains/marraines et non des accueillis lambda, je ne le sens pas. La réunion a eu lieu hier. J'ai déjà eu des retours. Il parait que la discussion a été houleuse à mon sujet jusqu'au vote et, comme je le pressentais, ma réintégration n'a pas été acceptée.

Perso, j'ai déjà fait mon deuil de cette association, mais mes amis collègues l'ont très mal pris. Nous devons nous revoir et envisager une suite à donner ou pas. J'attends le mail officiel du refus. Je suis sure qu'il n'y aura pas de motif autre que le vote du CA ou un faux motif. Ca ne changera rien à l'envie de vomir qui me prend rien qu'à l'évocation du nom de l'association, vu ce qu'elle est devenue.

Et vous savez quoi ? Des accueillis ne veulent pas d'autre accueillant.e que moi. J'en ai déjà vu plusieurs, dont deux Russes. Un jeune garçon a fui pour ne pas être incorporé dans l'armée et être envoyé en Ukraïne, il ne veut pas faire la guerre de Poutine. Eh bien ! Il n'a pas reçu le titre de réfugié ! Il a pourtant présenté à l'OFPRA puis en appel à la CNDA des papiers de l'armée et d'autres de la police qui le recherchait. Heureusement, dès qu'il a su qu'il était refusé, il est tout de suite venu me voir, car je le connaissais, à temps (je l'espère) pour qu'il puisse déposer une demande de titre de séjour, avant de recevoir une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF). Comme s'il pouvait retourner en Russie !!!! J'ai reçu aussi une jeune russe LGBT, menacée de prison. Nous démarrons la constitution d'un dossier pour une demande de titre de séjour.

Et voilà, fini pour l'instant ma retraite de ma retraite. Disons que j'en suis seulement à une demi retraite. La retraite entière arrivera quand on aura un gouvernement, et donc des préfets et préfètes, qui ne mettront pas un point d'honneur à refuser tous les migrants qui se présentent et sont refusés alors qu'ils demandent simplement de vivre avec nous, comme nous.

 

Internet

3 avril 2026

Je ne suis pas à jour avec mes heures de nuit

Christina Schwab

 

Histoire d’échapper quelques secondes à la morosité ambiante…

Écrivain, mon œil ! Quand est-ce que tu as écrit pour la dernière fois ?

Ben, hier en fait, ma liste des courses de la semaine. Oh, ne prends pas ça à la légère pour autant ! Ce n’est pas facile, tu sais, d’insérer un peu de poésie entre le bouquet de persil à la couleur des vertes prairies irlandaises, à la ciselure délicatement ouvragée et dentelée d’une coiffe bigouden, et le shampooing pour la douche (et les cheveux) qui provoquera des frissons d’une sensualité lascive à l’extrême selon les parties de votre corps qu’il caressera de sa douceur mousseuse…

Et je ne te parle même pas de l’art de la liste. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps que ça, un vrai écrivain, lui, a écrit un livre tout à fait cohérent à ce sujet. En fait, je crois bien que c’est déjà là qu’elle débute, la vocation de l’écrivain. Si tu sais, si tu es capable, de faire une liste de courses alliant le romantisme au pragmatisme, tu as déjà acquis une bonne partie des bases du métier. Pas besoin de licence de lettres supplémentaire. Et ne crois pas que ce soit à la portée du premier venu ! J’écris donc, j’écris toute ma sainte semaine. J’écris beaucoup. J’écris partout. À tort et à travers. En haut, en bas, devant, derrière, en couleur, en noir et blanc, à la plume et au stylo, et même en rouge quand je réponds au prof de ma fille parce qu’il n’y a aucune raison que cette couleur lui soit réservée.

Plus précisément, j’écris en haut à gauche tout ce qui est laitage, crème, beurre, fromages, lait, œufs. Non point par ordre alphabétique – quoique, dans Les femmes de Stepford, un de mes livres préférés par l’auteur de Rosemary’s Baby (Ira Levin), les produits étaient bien rangés ainsi dans les caddies – mais dans l’ordre de leur apparition dans les allées et les rayons de mon magasin habituel. C’est là qu’on réalisera que la fidélité est un élément indispensable à la prolongation de la vie. Je développe : si vous êtes fidèle, vous ne perdez pas de temps pour, à chaque fois, remettre en route un nouveau processus (nouveau mari, nouvelle femme, nouveau magasin, nouvelles marques à essayer, nouveau mode d’emploi à étudier), en conséquence de quoi vous pouvez utiliser ce temps-là pour vous faire plaisir au lieu de vivre un stress supplémentaire. Vos organes (sauf ceux qui ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas) se fatiguent moins vite, et voilà, c’est tout bénef, comme dirait l’autre.

Je continue ma liste : de l’autre côté, toujours dans l’ordre, la papeterie, les produits de nettoyage, les sacs poubelle (ah non ! il faut les prendre à la caisse depuis qu’ils sont devenus payants, tri des déchets oblige), les piles, le scotch de peintre (élément indispensable à la bonne marche de la maison, servant d’étiquette aussi bien que de rassembleur), puis les éléments de base pour la pâtisserie, farine, raisins secs, sucre, vanille, cassonade (ce qui a le don de m’entraîner immédiatement dans un maelström de sensations exotiques autant que diverses : bain de minuit dans l’océan Indien, Ti-Punch face au rocher Diamant à la Martinique, visite des terrils de Charleroi et traversée d’un champ de betteraves sucrières du côté de Braine-l’Alleud).

Ensuite ? Mais tu les connais par cœur, ma parole ? Et tu fais tout ça de mémoire ? Pas étonnant que tu aies l’impression d’entrer en lévitation comme certains bonzes tibétains ! Ni qu’on ne te revoie pas de sitôt à la maison une fois que tu es partie dans tes grandes surfaces. Mais oui, j’aime bien y passer du temps, justement. Le temps, c’est la seule chose que je n’y achète pas, dans ma grande surface, comme tu dis, mais que je m’octroie le plaisir de prendre sans aucun scrupule et en toute liberté. Sais-tu que pendant des années, ce furent les seuls moments de congé et de sérénité auxquels j’indulgenciais ? J’y étais à l’abri des hurlements de mes nourrissons, de ceux de la télévision et aussi des sons suraigus de la scierie voisine. Là, il n’y avait plus que la douce musique lénifiante et sirupeuse de radio nostalgie ou chérie FM, à moins que ce ne soit Couleur Trois ? Et parfois, ponctuellement, le rassurant discours du crooner de service vantant les mérites de la dernière lingette hygiénique. Jamais je n’exprimerai suffisamment de gratitude pour l’impression de fraîcheur prodiguée par les congélateurs géants pendant ces éprouvantes journées de canicule. Non plus que pour la douce chaleur au parfum envoûtant ressentie devant les fours à « pain frais et chaud juste sorti du four aussi frais le soir que le matin à l’ouverture du magasin ». Et comment rester insensible au sort de ces millions d’esclaves égyptiens devant les subtils échafaudages de fruits et légumes ? Plus besoin de traverser la Méditerranée pour voir des pyramides. Le rayon suivant est celui des pâtes et hop, c’est l’Italie entière que je visite sans risque pour mon tour de taille. Plus loin sur la liste, les viandes. Aïe ! Les prix n’ont toujours pas baissé. Pour ou contre le végétarisme ? Végétarisme ou végétalisme ? Les avis divergent. Parfois je me dis akoibon ? Ils arriveront toujours à nous faire avaler ce qu’ils veulent. Entre parenthèses, sais-tu qu’aux États-Unis d’Amérique, tous les magasins de la chaîne Giant Food Store par exemple, ont un aménagement rigoureusement identique, quel que soit l’État dans lequel ils se trouvent ? C’est là que le fait d’établir une liste d’achats coïncidant avec la succession des rayons prend toute sa valeur ; rien à voir avec le joyeux bordel de nos cavernes d’Ali Baba occidentales, mais peut-être aussi que ça leur facilite la surveillance à nos voisins d’outre-Atlantique.

Allez hop ! Un petit tour dans l’enfer de la paranoïa ! Entre images subliminales et organismes génétiquement modifiés, dans un pays où les vendeurs de machines à coudre se transforment la nuit en marchands d’armes, combien d’avions vendus à la Ly-tanie ? Combien de compromis acceptés pour pouvoir fourguer la marchandise en toute impunité ? Avec le (dés) accord officiel du gouvernement ? As-tu remarqué la nuit dernière ces étranges silhouettes sur le quai de déchargement ? Entends-tu nos impôts qui passent au-dessus de nos têtes ? Ces superbes FA-18 ? Chut.

Passons au rayon suivant. Les vitamines et oligo-éléments. Tiens, toi qui parlais si volontiers de produits trafiqués, tu trouves ça normal qu’on en arrive à devoir compenser chimiquement ce qu’on ne trouve plus na-tu-re-lle-ment dans nos aliments de base ? Évidemment que ce n’est pas normal. Il paraîtrait même que les Chinois, depuis qu’ils ne mangent plus de riz complet, ont retrouvé plein de charmantes maladies prétendument éradiquées de la planète bleue. Ah, la Chine ! Parle-moi d’exotisme, ça, c’est un rayon qui reste hélas encore trop petit dans mon magasin favori. Pourtant, il évoque chaque fois pour moi toutes les senteurs et les musiques d’une Asie incertaine : nouilles sautées au bœuf, rouleaux de printemps, raviolis à la vapeur, beignets de crevettes. Je vois d’ici la procession aux abords du Palais d’été, le long du lac Kunming ou aux alentours de la Colline de la Longévité Millénaire. J’admire la vue sur le bateau de marbre de l’impératrice Xi Ci. Je contemple ce jeune paysan qui pousse son buffle le long du fleuve jaune, à moins que ce ne soit la rivière des perles. Je respire la sérénité extraordinaire qui se dégage de ces tableaux et qui, périodiquement, me fait ressortir mon Yi King de ma bibliothèque. Quoi ? On m’appelle ? Oui, oui, je reviens, pourquoi ? Ah ! une promo sur le salami transgénique ? Ben non, je ne le prendrai pas, il n’est pas sur ma liste !

 

2 avril 2026

Mer nourricière

Francine Gautier-Lechevretel

Il me reste encore d’anciennes cartes postales cadrant, sur fond du Mont-Saint-Michel ou de falaise, des hommes, des femmes et des enfants équipés pour la pêche à pied. Ils arborent fièrement d’immenses filets en forme de trapèze ou de triangle ainsi que des foënes — sorte de harpons multibranches laissant peu de chances aux poissons plats qui s’enfouissent sous le sable en attendant la remontée du flux. Ils tiennent aussi des tisonniers, des grattoirs, des outils de jardin. Sur leur dos, des hottes en osier tressé que nous appelons dossiers. Ils pêchent pieds nus et les pantalons sont crânement remontés jusqu’aux genoux. Il n’y avait pas de marée basse sans pêcheurs sur l’estran, leurs silhouettes joliment dédoublées par l’effet miroir du sable luisant.

La mer livrait ses richesses, certes, mais à condition de ne pas ménager sa peine. C’est ainsi que beaucoup de femmes, dures à la tâche, ont réussi à nourrir leur progéniture trop nombreuse. Ce qu’elles ramenaient de la mer leur permettait d’ignorer l’étal du boucher. De fait, nous étions tous pêcheurs à pied et nous aimions l’être : il y avait un plaisir, une frénésie presque à faire la marée. Les heures passées dans cet espace grandiose vous revigoraient, on savait qu’on rentrerait fourbu, mais on partait content. Chacun allait à la recherche d’une seule espèce marine à la fois, le temps de marée basse ne permettant pas deux types de pêche le même jour. Ma mère se limitait à la recherche des palourdes qu’il fallait dégager du sable bleu ardoise à l’aide d’un crochet ; je l’y aidais les jours sans école. Mon père allait aux pétoncles, sur le platier au large du village voisin ou bien il allait aux bulots, abondants sur les rochers qui soutiennent la balise du Loup, au sud de Granville. Enfin, aux très grandes marées, avec ses copains pêcheurs qui disposaient d’un bateau, il allait aux ormeaux sur les îles Chausey. L’ormeau est un coquillage grand comme la main. Son unique coquille est tapissée de nacre irisée aux couleurs de l’arc-en-ciel et son large pied, ovale et charnu, constitue un mets de roi. Ma mère les cuisinait comme des escalopes, avec sauce au vin, échalotes et cornichons. Le surplus, elle le stérilisait dans des bocaux pour les jours moins fastes. Celui qui habite au bord de la mer, disait l’adage, a toujours quelque chose à manger avec son pain.

Un jour d’équinoxe de septembre, mon père fit une pêche miraculeuse : quatre-vingts ormeaux ! La hotte remplie à ras bord ! Tout fier, il n’a pas manqué de s’en vanter à son retour et la nouvelle s’est vite répandue dans le village. 

Eh ! Adrien, ton dossier est lourd comme cent mille diables ! Viens prendre un verre, ça va pas te faire de mal de t’asseoir cinq minutes !

L’invitation s’est renouvelée plusieurs fois sur son parcours et il remerciait en donnant des ormeaux. Chaque verre offert augmentait son euphorie et voyait diminuer le nombre de ses coquillages. Quand enfin, bien éméché, il est arrivé à la maison, il ne restait plus dans sa hotte que huit ormeaux ! Jamais encore je n’avais vu ma mère dans une telle colère.

Mais à quoi tu penses ? En donner quelques-uns, je dis pas… faut pas être chien. Mais toute sa pêche ou presque !

Un coup à boire, est-ce que ça se refuse ?

Tu sais ce que je fais, moi, avec quatre-vingts ormeaux ? D’abord, un repas pour aujourd’hui et un autre pour demain. Après, avec une telle pêche, j’aurais pu faire sept ou huit bocaux pour cet hiver ! Le jour où j’ouvre un bocal d’ormeaux, j’achète pas de viande ! Tu trouves qu’on est trop riches peut-être ? 

Prodigue parfois, la mer pouvait aussi se montrer implacable et tous la craignaient. On ne plaisantait pas avec elle et l’heure de la marée était sacrée. C’est la marée qui commande, disait-on. Ma mère m’a raconté que l’un de ses voisins cultivateurs avait failli mourir sur la grève. Parti à la pêche aux crabes, il se trouvait dans leur espace favori que nous nommions les Hermelles — sorte de formation corallienne. Tout à sa recherche, il glisse et se casse une jambe. Sentant le flux remonter, il rampe jusqu’au pied de la falaise, mais, incapable d’emprunter le chemin escarpé, il appelle à l’aide pendant des heures. Le flot commence à l’éclabousser et il se sent perdu. Mais il crie encore et toujours, assez pour inquiéter un paysan attardé qui le tire d’affaire in extremis.

 

31 mars 2026

Enfance et nature

Catherine Bierling

 

(Dans mon récit d’enfance, la nature tient une place importante, comme en témoignent ces extraits.)

 

Je suis une sauvage. Cette campagne picarde n’est pas vraiment belle ou romantique, mais elle détermine mon amour inconditionnel de la nature dans son état le plus banal. Je suis devenue bien vite « socialisée », tournée vers l’école, puis la pension d’une petite ville, l’internat d’une ville plus grande. Je suis devenue voyageuse, j’ai vécu un temps dans quelques grandes villes, mais au départ, je suis cette petite bête qui, comme Rititi, mon lapin préféré, quitte son clapier pour galoper dans l’herbe et la goûter. Un jour, j’ai dévoré toute la touffe d’oseille, celle dont on fait les soupes, qui pousse au fond du jardin. Je suis chamane, sorcière qui essaie de connaître le secret des simples. Qui m’a appris le nom des fleurs, des arbres, des plantes comestibles et des dangereuses, le terrible mouron rouge, mortel aux lapins, ou la goutte sucrée recélée par chaque pétale de la fleur de trèfle ? Est-ce l’herbier amoureusement constitué par ma sœur ? Nos virées à travers la campagne ? Qu’importe, le savoir a été transmis, un savoir qui semble bien dérisoire aujourd’hui et que j’ai pourtant essayé de transmettre à ma fille.

Si je vis volontiers ici et maintenant, c’est parce qu’il y a un jardin, que l’eau, la terre, la forêt ne sont jamais très loin, bien que j’habite à présent une ville.

 

Printemps

La fête des Mères est associée au jardin de Louise, parce qu’on espère pouvoir aller y quémander un bouquet. Vers la fin mai, le jardin de Louise est ma huitième merveille du monde. On le longe quatre fois par jour, car il est sur le chemin de l’école. On aperçoit ses trésors à travers le grillage partiellement recouvert de lierre et les buissons clairsemés. Quelquefois, il s’épanche sur le talus qui le borde et, dès le mois de mars y fleurissent au long de la haie les primevères, les coucous et les violettes, et l’on peut déjà en faire de modestes petits bouquets volés. Mai développe ensuite ses folies de couleurs et de senteurs, si fort qu’on en devient chèvre à force de passer et de repasser devant le jardin des tentations. Je ne connais pas le nom de toutes les fleurs que Louise cultive, mais j’aime l’œil bleu ciel des myosotis, le velours noir et violet des pensées, le rose pâle et l’odeur sucrée des œillets, le rouge mêlé de rose des œillets de poète, l’orangé des capucines, le petit moulin bleu foncé des pervenches, les longues tulipes éclatantes. Tout se mélange en des parterres ou bordures multicolores, multi-odeurs. On aperçoit de vigoureux rosiers jaunes ou rouges ; des obiers ou boules de neige éclatent de partout, ainsi que de petites boules jaunes dont j’ignore le nom, puis le seringa et ses corolles blanches cachant un petit cœur jaune et déployant une délicate odeur de bonbon.

 

Été, sur la balançoire

Dans mon souvenir se mêlent en une sensation délicieuse, les odeurs d’un soir d’été, la brise douce qui effleure mon visage à chaque mouvement de la balançoire, le parfum acidulé des ombelles blanches du sureau qui pousse à côté du porche, l’air joyeux qui emplit mes poumons et ressort sous la forme de chansons que je fais monter toujours plus haut à chaque allée et venue de la balançoire. Comme j’aimais les chansons ! Le plaisir de savoir par cœur une mélodie et un texte et d’occuper un espace avec mon corps et ma voix ! Cette soirée était belle parce qu’elle contenait un chant et un envol vers le ciel que rien ne semblait pouvoir freiner.

Je me souviens aussi de ces dimanches soir d’été où mes parents écoutaient sur la BBC une émission de chansons anglaises. J’entends encore la mélodie de l’indicatif, je vois les marronniers en fleurs, je perçois leur odeur douceâtre et les hirondelles criardes qui fendent l’air en tous sens au-dessus du jardin à la recherche de moucherons. Je revis la sensation sur ma peau d’un soir d’été qui me caresse, juste à la bonne température et me fait soupirer de bien-être.

 

L’herbage

À côté du jardin, un herbage avec parfois des vaches où j’eus un jour la permission d’aller faire un tour et d’agrandir ainsi mon domaine d’exploration. Il y a un petit trou dans la haie, là où passent les poules, et en se glissant à quatre pattes, en crapahutant dans l’herbe, on se faufile à travers ce trou, un rite de passage, et, de l’autre côté, c’est le monde qui s’ouvre… Tant de choses à découvrir. L’herbe, les pâquerettes, les pissenlits, les boutons d’or, les bouses sèches ou encore fumantes. Vers la fin de février, une grosse touffe de perce-neige dont je connais exactement l’emplacement avant qu’elles ne pointent leur tête verte et blanche. En septembre, les rosés des prés sous les haies, les noisettes et les mûres ; au printemps, l’oseille sauvage qui vous surit la bouche. En juin, les marguerites en longue jupe plissée blanche, tant attendues pour tresser des couronnes. L’abreuvoir des bêtes, rempli de pommes pourrissantes, de bestioles inconnues. Tout est à investir, à s’assujettir, tout un monde à maîtriser, on peut se faire la main sur ces objets. Comment prétendre avoir parlé de moi-même si je ne cite pas au moins leur nom, puisqu’ils sont les éléments qui m’ont formée ? C’est vrai, je suis faite de terre, de flaques d’eau, de boutons d’or et de marguerites, de poules, de vaches, de lapins, de neige et d’herbes, de noisettes, de mûres et de rosés des prés. Mes expériences premières me semblent tellement différentes de celles des citadins !

Cri de joie, un dimanche de printemps précoce où je découvre que l’herbe est verte à nouveau, le miracle s’est encore une fois accompli, la terre est tiède, elle sent bon et on peut se rouler dedans. Plus tard il y aura les scabieuses, les jacinthes et les campanules. La taupe va creuser des tunnels et bâtir des monticules, le merle va fouiller sous les feuilles, on cueillera les panais et la carotte sauvage pour les lapins.

Un chemin de terre tout bête mène au monde, à la grand-route proche. Ici, tout commence, l’entrelacs serré de toutes les relations humaines et spatiales. De là, il faudra apprendre à partir. À pied, à vélo, en autobus, quitter le monde clos dont l’herbage était la dernière étape. Quand on s’attaque au chemin de terre longiligne, c’est que le monde s’ouvre, qu’il va falloir y pénétrer, même si l’on ne sait où ce chemin aboutira. Du cercle à la ligne droite, rite de passage encore, il faudra sortir, partir, savoir lire les panneaux, oser se perdre, puis se reconnaitre à l’odeur, au toucher, à l’ouïe…

 

Parisienne ?

À cette époque, dans cette campagne picarde distante d’une centaine de kilomètres de la capitale, on n’allait guère à Paris. Aussi représentions-nous un phénomène, qu’on surnommait « les Parisiens ». Originaire de Normandie, ma mère avait été concierge à Asnières pour une courte période, après un passage compliqué et bref par l’Algérie. Cela déteignait sur moi bien que je me sentisse absolument Picarde, puisque née dans cette campagne. On me fit cependant remarquer que je n’appartenais pas totalement à ce monde-là.

Certes, j’étais paysanne, rurale, je connaissais la terre et les champignons, mais je ne serais jamais tout à fait semblable à mes camarades d’école qui n’avaient jamais vu le Palais des Mirages ni « La Bonne Auberge du Cheval Blanc. » Toujours un pied dehors et un pied dedans. On ne pouvait pas simultanément vouloir garder les vaches et aller au Châtelet. Alors, je me suis perdue sur un chemin vague, quelque part entre les vaches et le Châtelet…

 

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