Alerte confinement
Anne Poiré Guallino
Hier matin, jeudi 1er octobre 2026, vers 10 heures 50, j’étais au lycée, et soudain, panique : devant notre établissement, agitation, rumeur indiscernable, suivie de cris, accompagnée du staccato sec et irrégulier de tirs de mortier, malgré la sécheresse et le risque d’incendie, accompagnée de glapissements de joie et d’applaudissements nourris, comme si c’était un exploit. Et puis des hurlements, des applaudissements à nouveau, plus hésitants, suivis de vociférations, une effervescence indescriptible, des bruits de verre brisé, des plaques de métal jetées au sol et une grande poubelle, couchée par deux ou trois individus, en travers de la route. « Ils veulent monter une barricade ? » Un jeune courait, en bon écologiste cohérent, une branche encore verte violemment arrachée à un arbrisseau qui avait difficilement réussi à survivre à la canicule. Le but était d’essayer d’allumer le feu avec ce bois vert et maigrelet, nous l’avons compris quelques minutes plus tard.
J’ai eu peur. Je l’avoue. Pourtant, je n’avais pas encore vu les informations d’hier soir. J’ignorais que des établissements avaient pris feu, étaient détruits, que du personnel avait été plus que malmené. L’ampleur de cette violence attisée par certains me fait mal. J’ai trouvé notre proviseur très courageux. Les grilles et les portillons étaient clos, il est sorti, dans la rue, et, seul, téléphone rivé à son oreille, il a affronté le groupe déchaîné, venu des autres lycées. La police n’était pas encore là.
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Une collègue fragilisée par la tension voulait coûte que coûte s’échapper, rentrer chez elle, s’en aller. Elle ne comprenait pas qu’en sortant, elle ouvrait la porte, pouvait laisser entrer certains individus de mauvaise intention. Nous avons pu la retenir, mais elle était à bout.
En quasi direct, j’ai envoyé depuis la salle des professeurs où je me trouvais à ce moment-là quelques SMS que je ne croyais qu’informatifs à Patrick. À la relecture, je les trouve plutôt alarmistes, mais j’ai fait ce que j’ai pu sur le moment, en essayant de ne pas m’étendre. « X (le lycée voisin, de centre-ville) attaque. Chez nous. Là. Tirs de mortier. Cagoules. Ils cassent tout. » J’essayais de noter au plus vite. Avec le recul, ce n’était pas franchement rassurant ! Plutôt alarmiste, même. Heureusement, ils n’ont pas réussi à tout casser. Nous regardions les voitures de ceux qui s’étaient garés là… L’école infirmière, qui fait face au lycée, semblait autant en danger que nous-mêmes. La police n’était pas encore arrivée, les émanations de gaz lacrymogènes n’avaient pas commencé. Dès qu’un épais nuage s’est levé, la nuée d’élèves – ou de casseurs, certains étaient camouflés, cagoulés, tout de noir vêtus… – s’est envolée.
Moins d’une heure après l’assaut, j’avais cours. Tous les élèves étaient là, présents, attentifs. Je les admire d’avoir su garder leur sang-froid. Plus que moi, peut-être.
Ceux de 15 à 16 n’avaient pas cours avant ni après. Ils sont néanmoins venus, exprès, pour cette unique heure de « culture générale et expression ». Certains, très inquiets de ce qu’ils avaient vu en ville. Lorsqu’ils sont arrivés, essoufflés, ils m’ont expliqué que les deux retardataires allaient nous rejoindre, ils étaient là, en bas, mais on n’entrait qu’au compte-gouttes dans l’établissement. Les identités sont vérifiées, désormais, une par une.
Je n’en reviens toujours pas d’avoir pu faire cours, ensuite, dans ces conditions optimales, dans une écoute parfaite. Je me suis d’ailleurs arrêtée, au milieu d’une phrase, pour les remercier, les féliciter de leur attention. Je n’imaginais pas que cette transmission de la connaissance serait aussi facile un jour tellement agité.
Ce matin, je suis à la maison, je regarde sur mon téléphone le site du lycée, et soudain, ce message me saute aux yeux. ALERTE CONFINEMENT.
Ce n’est pas un exercice. Cette fois, c’est sérieux.
Je suis fatiguée de tant de violence. Je sais ; ça ne fait que commencer. Eh bien c’est déjà trop. Je voudrais des points de vue moins extrêmes, de la négociation, de la parole, plutôt que de la destruction. Peace and love plutôt que la révolution… sans projet, sans but, sans intention positive.
Le coût humain et matériel, pour notre région, comme ailleurs, est déjà bien trop important.
Il semblerait qu’un appel à un « gros » mouvement soit lancé pour mardi. Bon sang : qui saura apaiser ces passions destructrices ?
Je comptais appeler ce billet « Calme, sérénité, gaz lacrymogène et optimisme », mais où est le calme, où est la sérénité ? Qu’en est-il de l’optimisme ? Je pense aux élections présidentielles à venir. Et j’ai peur. Encore plus qu’hier et ce matin. Comme l’indique le message reçu ce jour et joint à ce billet : ALERTE. « Gardez votre calme ! »
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