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Grains de sel

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Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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14 juillet 2026

Inquiétant, très inquiétant !

Bernard M.

 

Nous voici en Bretagne, la mer est là, presque à nos pieds à une cinquantaine de mètres. Que rêver de mieux en ces temps de canicule ?

Sauf que même ici, il fait chaud, très chaud, trop chaud…

Notre voyage pour venir ici depuis Paris a été éprouvant. Nous avions pris nos précautions en partant tôt dès six heures du matin. Le début du voyage a été très agréable avec une circulation des plus fluides pour sortir de Paris et une relative impression de fraicheur. Mais très vite la température est montée dans l’habitacle jusqu’à 35 degrés, et ce, malgré une clim, il faut dire aussi vieillotte et peu performante que notre voiture. Nous sommes arrivés liquéfiés dans notre petit appartement dans lequel naturellement il faisait aussi fort chaud.

Affaires rangées, repas pris sur le pouce, bonne sieste pour compenser la courte nuit (endormissement pas facile sur La Butte aux Cailles un soir de match des Bleus ! et réveil très matinal), vite, nous avons filé à la plage : immense plaisir au premier bain de mer ! Température de l’eau ; 22 degrés ! Incroyable ! L’eau l’été ici est habituellement à 17-18 degrés. Je me souviens qu’une année, nous nous étions ébaubis d’une température à 21 degrés. Mais c’était un début septembre en toute fin d’été après un mois d’aout plutôt chaud. Donc oui, ça, c’est bien agréable. Mais c’est bien le seul aspect positif d’une situation très inquiétante à tous autres égards…

La végétation n’a déjà plus la couleur vert soutenue habituelle, les prés notamment, sont jaunâtres et même les sous-bois semblent atteints. Le ciel est immobile, blanc plutôt que bleu. Du matin au soir rien ne change, ce n’est plus cette alternance de soleil éclatant et de grains si fréquente en temps normal, ces contrastes et ces lumières changeantes, ce n’est pas « ce pays où il fait beau plusieurs fois par jour ». Du coup, pour le moment, aucune grande balade à la journée. On sort et, notamment on va se baigner vers 10-11 heures et vers 20-21 heures. En milieu de journée on se terre à la maison derrière des volets clos, temps de sieste, de lecture, d’écriture…

L’idée que la Bretagne est une région à part, que sa localisation au bord de l’océan préserve des risques de canicule, que ce sera un lieu précieux où venir se réfugier en prend un sacré coup. En vérité elle partage le sort européen commun. S’y ajoutent des problèmes spécifiques liés à la faible ressource en eau provenant de nappes phréatiques ainsi que de certains choix de développement effectués en un temps où l’hypothèse de manquer un jour d’eau en Bretagne aurait fait sourire.

J’ai l’impression qu’avec ces intenses canicules successives, nous effectuons un saut dans une autre dimension du réchauffement climatique et de son ressenti. Jusque là il y avait surtout des mots ou des réalités lointaines. Certes il y avait les rapports très inquiétants du GIEC, des forêts qui brûlent et des glaciers qui fondent, on pouvait parfois avoir un peu trop chaud en été et regretter l’hiver la neige jusqu’en plaine, les bonhommes de neige et les batailles de boules, merveilleux souvenirs d’enfance… Mais là c’est différent, plus proche, plus concret, des réalités massives qui nous éclatent brutalement à la gueule. Ce n’est pas en Californie que les forêts brûlent ni même en Provence, mais tout près de Paris, dans le massif des Trois Pignons à Fontainebleau, là où nous avons tant randonné et où je m’entrainais à la grimpe dans mes jeunes années à l’époque où je pratiquais un peu l’alpinisme. Tout ceci nous oblige à modifier nos comportements et pèse de façon significative sur notre santé. Nous dormons mal et nous nous réveillons fatigués, avec un déficit d’énergie. Et la fatigue s’accumule, pèse de plus en plus, celle-ci a sûrement quelque chose à voir avec la vieillerie, mais il me parait clair qu’elle est aussi liée à cette chaleur persistante qui met le corps à rude épreuve.

Oui, inquiétant, très inquiétant !

Allez, pour vous rafraichir au moins en pensée, voici une image de la plage, lors de notre plaisant bain de mer du soir, photo prise à 21 heures 15…

 

 

13 juillet 2026

Chroniq’hebdo | De la liberté d’expression, de ce blog et de la légèreté

Pierre Kobel


 

Je sors d’une séance de ciné. L’abandon d’Antoine Garenq, qui raconte les onze derniers jours de Samuel Paty. Un film documentaire qui sait montrer les choses comme il faut. Je replonge dans mon journal d’octobre 2020.

 

« Lundi 19 octobre 2020

Il s’appelait Samuel Paty, il avait 47 ans. C’est ce prof qui s’est fait assassiner vendredi après-midi et dont la mort provoque de vives réactions partout.

Devrais-je m’en vouloir ? J’ai du mal à croire à la sincérité des réactions des politiques. Ils ne peuvent que prendre position, mais ce qu’ils expriment sent la démagogie, le racolage, pas l’engagement éthique, pas la volonté de combattre quoiqu’il en coûte. Chaque attentat de ce type provoque le même émoi, fait se dresser une catégorie de personnes, aujourd’hui les enseignants, donne du grain à moudre aux médias qui n’attendent que cela pour surenchérir. Quelques déclarations fracassantes sont faites, un renforcement de la législation est promis et, le temps de laisser retomber cette émotion, tout cela ne conduit à rien. Ce n’est pas dans le brouhaha des événements que se construit une attitude républicaine et démocratique, c’est dans le long temps. Un long temps qui n’existe plus. Rien n’est fait aujourd’hui pour le ménager, l’entretenir, tout se vit au plus pressé, au plus court, au plus propice, à l’indisponibilité des esprits qui fait les affaires des puissants et des possédants.

 

Jeudi 22 octobre 2020

Hier s’est déroulé à la Sorbonne un hommage solennel à Samuel Paty. Il y avait quelque chose d’intense à voir ce cercueil solitaire au milieu de la grande cour et dans les propos de Macron. Au-delà, comment puis-je croire encore à une République rassemblée, à des valeurs communes à défendre, à une véritable démocratie, à une liberté préservée ? Je voudrais y croire, je m’efforce de garder confiance, de ne pas tomber dans une dénégation totale de la nécessité de lois. Mais je ne sais plus à qui se fier parmi la gent politique d’aujourd’hui tant ils se ressemblent par bien des points. Badinter évoquait hier une possible crise politique à venir. Je ne sais à quoi il pense et pourrions-nous réinventer nos institutions sans y laisser une part de notre liberté ? »

 

Je reviens au titre du film : L’abandon, qui dit bien des choses de ce qui s’est passé de la part des autorités entre manque d’évaluation de la situation et cantonnement à des procédures à rallonge dont l’actualité récente nous a encore rappelé où elles mènent. Je pense aux réactions vives d’Anne, il y a quelques mois, pour dire son désarroi et sa colère quand, lors du procès en appel des coupables de l’assassinat de Samuel, ils se sont vus infliger des peines moins lourdes qu’en première instance. Le temps de laisser retomber l’émotion et on ménage la chèvre et le chou. C’est pratique, le tueur s’est fait descendre par la police, il peut servir de bouc émissaire pour les autres. Quant aux gamins qui ont participé à l’engrenage des faits, leur âge les préserve. Reste quelques excités religieux qu’on montre du doigt quand ils sont emblématiques de tous les radicalismes et de ce à quoi ils conduisent.

Je sais que je reviens sans cesse à la charge sur ce sujet, et encore la semaine dernière d’une certaine façon, mais qu’y puis-je ? Le fanatisme religieux ou de quelque ordre que ce soit ne peut mener qu’à la violence et l’abaissement des esprits. Les Croisés qui allaient brûler les Cathares du Midi, ceux qui partaient délivrer Jérusalem le faisaient pour l’appât du gain, mais les gens d’Église qui les accompagnaient avaient beau jeu d’exalter une foi aveugle dans l’opinion publique pour maintenir un peuple soumis par la crainte. Un peu de charité, beaucoup de menaces, des prêches sans nuances et l’affaire était dans le sac au bénéfice des puissants. La recette est la même maintenant de la part des extrémistes religieux de tous poils.

Samuel Paty est mort d’être tolérant et respectueux, d’honorer la liberté d’expression et la laïcité. Mes jours sont faits de beaucoup plus de doutes que de convictions, mais je refuserai toujours d’avoir peur des mots et de ne pas les utiliser pour tenter de rendre le monde meilleur comme il le souhaitait.

*

Sur ce, j’espère ne pas vous avoir importunés et pour revenir à de plus heureux propos, merci à tous ceux d’entre vous qui permettent à ce blog d’afficher plus de 1670 contributions de plus de 80 auteur(e)s depuis ses débuts.

*

Et pour terminer, je rejoins les mots de ce poème de mon amie Françoise Ascal :

 

Légèreté, légèreté, je t’appelle
Je te donne en secret un nom d’oiseau
Je te nourrirai dans ma paume avec le meilleur de moi-même
J’abandonnerai mes lourds vêtements
je te laisserai rompre du bec les attaches usées mais tenaces
les dépouilles mortes qui encombrent le champ du ciel
J’aurai pour toi le bleu soyeux des étangs du désir
J’attiserai le feu qui consume
Je brûlerai les oripeaux pendus à mon cœur,
viandes flasques pourvoyeuses de pourriture
sang sale virant au noir
attirant mouches et vers voraces.

Légèreté légèreté
Je chanterai pour toi un air soufi jamais entendu
J’inventerai dans ma gorge une coulée de miel né des roseaux
un souffle sûr
porteur de messages clairs
un souffle vaste autant que ferme
sur lequel nous embarquerons
et tu m’enseigneras l’art et le savoir-ailé
Le pur-ici sans poids
la transparence cachée sous tes paupières
au centre de ton iris
de mésange de rouge-gorge de libellule de grenouille de lézard couleuvre vairon cétoine abeille grillon vanesse chat lapin chien folâtre
de ton iris de nouveau-né
un instant surpris
dans l’enchantement dérobé
du monde.

In Issues, © Apogée, 2006

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)


 

12 juillet 2026

Charité bien ordonnée…

Kata

 

J’aime beaucoup ce dicton, puisque je peux me l’appliquer à moi-même : charité bien ordonnée commence par soi-même.

Je ne savais pas trop comment entamer mon texte et puis, comme d’habitude, il m’en est arrivé une bien bonne hier après-midi (vendredi), dont je me suis rendu compte aujourd’hui (samedi). Il faut dire qu’en ce moment, je cumule les « bien bonnes », elles arrivent en rafale. Hier matin, j’ai cru que la série allait se tarir, enfin, un grave problème s’est résolu. Effectivement, mon téléphone et mon adresse mail étaient bloqués depuis quatre jours et ils se sont débloqués grâce à la gentillesse et au savoir-faire des employés de la boutique Orange pas loin de chez moi. Il faisait tellement chaud que j’avais d’abord essayé de résoudre les problèmes sans sortir de chez moi. Ça a commencé dimanche dernier. Si si. Les services APPLE sollicités sur mon ordinateur m’écrivaient qu’ils m’envoyaient un code sur mon téléphone pour tout débloquer… c’est bien gentil, mais mon téléphone étant bloqué, je ne recevais pas de code… Voyons, tout devait quand même rentrer dans l’ordre au bout de 48 h. Enfin c’est ce qui était annoncé par écrit… Comment vivre sans téléphone ? Eh bien, on y arrive quand même, foi de Kata, mais ce n’est pas facile, on se sent un peu isolé, impossible d’appeler, mais on peut être appelé, si tant est que quelqu’un veuille bien appeler et pas de messages, ni envoi ni réception…. On résiste, ce n’est pas pour longtemps.. . et… au bout de 48 heures, j’entame les démarches et… foutage de gueule ou mauvaise manip ? Toujours le blocage. Il fallait attendre encore 48 h. Je patiente un peu et je commence à en avoir assez. Je prends mon courage à deux mains, sermonne mes pieds qui ne voulaient plus avancer dans la chaleur et me dirige vers la boutique Orange. Presque arrivée, je suis interpelée par un jeune avec un gilet jaune : « Madame, vous avez un instant ? » « Non » que je lui réponds. Il me dit « ah oui, c’est parce que j’ai une tête de cafard ? » Je le regarde et ne peux m’empêcher de rire, c’est vrai, il avait une teinte de peau un peu foncée, une petite barbe, un grand sourire et des yeux pétillants de malice. Il voit que je prends bien sa blague, on discute un moment, il représente une association d’aide aux plus démunis, il est étudiant dans une école de formation d’ingénieurs en informatique, mais dommage, il ne peut pas m’aider. Je repars en me disant que cette rencontre était certainement un signe, que tout allait se régler à la boutique, malgré la fin de l’après-midi qui se pointait.

Effectivement, j’ai affaire à des employées très sympas, j’ai droit au prêt d’un téléphone sur lequel l’une d’elles branche la puce du mien pour que je puisse recevoir les directives. En rentrant, j’ai quelques manips à faire et… victoire ! Le lendemain matin tout marche et je peux rendre le téléphone prêté.

Ouf, me disais-je, j’arriverais donc à la fin de mes misères ? Tsss, ç’aurait été trop beau ! Depuis des années, il y a un problème d’étanchéité de la petite terrasse devant ma porte-fenêtre. Un expert judiciaire était passé et avait détecté le problème. Comme le syndic n’a rien fait alors que la terrasse est partie commune, le problème s’aggrave et, quand il pleut, l’eau s’infiltre chez ma voisine d’en dessous. Pas bien grave, mais elle a une belle auréole sur son plafond. La fille de ma voisine arrive enfin à faire bouger la dame syndic qui m’envoie un « expert » sans me le dire. J’accepte quand même de le recevoir et… la dame syndic m’envoie la facture de l’intervention, qui dit que la fuite vient de chez moi. Que nenni, je lui réponds, je n’ai rien demandé, je ne paye pas et mon avocat envoie même l’expertise qui avait déjà été réalisée et mettait en cause l’étanchéité de la terrasse. Au bout de deux refus écrits après relances et même trois en comptant celui de l’avocat, hier, je reçois un mail disant que je n’avais pas à payer et qu’elle avait pris contact avec une entreprise qui devait m’appeler pour fixer une date d’intervention. Enfin, une bonne nouvelle ! Et puis, tout à l’heure, je ne sais pas quelle intuition me fait rechercher cette entreprise sur internet. Et là !!! que lis-je !!! il s’agit d’une entreprise d’agencement d’intérieur !!! rien à voir donc avec le problème d’étanchéité de la terrasse. Ce n’est pas la peine que je crie et que je tempête. Je suis toute seule. Me taper la tête contre les murs ? Ah non ! Ils viennent juste d’être repeints. Je respire profondément à plusieurs reprises. Je réussis à me calmer et à réfléchir. J’écris à la dame syndic pour dire que je refuserai tout rendez-vous avec cette entreprise, puisqu’elle n’est pas habilitée à intervenir sur l’étanchéité de la terrasse. Si elle voulait, mon avocat et moi-même pourrions lui proposer une entreprise spécialisée.

Mettre mes griefs par écrit m’a fait du bien. Plus je réfléchis, plus je me dis que ça fait plusieurs fois qu’on essaye d’abuser de moi en me rendant coupable de désordres et pourtant, je ne les ai pas provoqués. Si j’étais un homme et non une femme âgée et seule, aurais-je eu les mêmes problèmes ? N’y aurait-il pas de la misogynie dans l’air ? La dame syndic se comporte comme un patron. Eh bien, les profiteurs n’ont pas réussi et, comme je l’ai écrit en introduction, je me suis appliquée le dicton « charité bien ordonnée commence par soi-même ». J’ai donc commencé en dégustant un esquimau au chocolat tiré de mon frigo-congélateur. Na. Je réagis fortement, peut-être trop ? Mais je dois et je vais m’en tirer à mon avantage. Il le faut, je n’ai pas à subir, je n’ai rien fait de répréhensible.

 

11 juillet 2026

La nature à Paris

Bernard M.

 

Ah que la nature est loin lorsqu’on est en plein Paris, comme moi ces jours-ci…

Et pourtant, pourtant, elle est là cependant dans la petite cour de mon immeuble.

Il faut dire que j’habite dans un quartier qui, à deux pas de la place d’Italie et de ses tours, garde un petit côté villageois, avec des ruelles, de petits immeubles et même des maisons individuelles avec des cours parfois arborées. Comme c’est le cas pour celle sur laquelle donne mon deux-pièces en rez-de-chaussée.

Les quelques arbustes et les trois grands arbres qui la dominent sont une bénédiction par cette canicule. On sent qu’ils apportent un peu de frais. Ils évitent que notre petite bâtisse reste trop longuement exposée au soleil direct. Malgré cela l’endroit où nous couchons qui est sur une mezzanine juste sous le toit de tuile affiche en fin d’après-midi un bon 29 degrés et cela monte de jour en jour. Nous faisons des courants d’air et aérons toute la nuit et avons heureusement un petit ventilateur.

Le matin nous sommes réveillés vers six heures par le jacassement des pies et le chant des merles. C’est agréable ce réveil, avec l’air frais venu du velux largement ouvert au-dessus de nos têtes, avec la lumière qui monte doucement. Dans la journée nous observons les abeilles qui viennent butiner dans l’abelia encore en fleurs, oui, ce sont bien des abeilles et pas des guêpes, je les ai observées de près. Il y a de-ci de-là de toutes petites araignées avec leurs toiles délicates, une ici, entre la commode et le mur, là, une autre qui pendouille au-dessus de mon bureau, et puis celle-ci encore, suspendue dans le forsythia de la terrasse…

Et puis, et ça, c’est un peu moins marrant, il y a les fourmis… Nous avons repéré les points d’entrées. Il y en a deux apparemment. L’un est un minuscule trou au sol à la lisière du carrelage de la terrasse et du crépi du mur. Le second est en hauteur, au niveau des tuiles les plus basses de la toiture. Elles se baladent partout et aboutissent en particulier dans notre panier de fruits que l’on a dû mettre au frigidaire. Certaines ont même abouti jusque dans notre lit sur la mezzanine, petits chatouillis sur notre corps lorsque l’une des promeneuses égarées nous passe sur le corps…

On a cherché la fourmilière d’où elles pourraient provenir, mais sans rien trouver. Vraisemblablement ce doit être chez nos voisins immédiats, dans leur partie de cour privatisée. Mais ils sont absents ces jours-ci et on ne peut y aller voir. Nous avons mis du poison sur les lieux d’entrée, puis nous avons appliqué un de peu de Rubson sur les fissures, j’espère que cela va suffire. Me sont revenues des images des luttes sisyphéennes que nous menions quand j’étais gamin dans la villa de mes grands-parents sur la Costa Brava en Espagne. C’était plus costaud ! Il y en avait beaucoup plus, elles étaient plus grosses et il y avait également des fourmis rouges qui, elles, piquaient désagréablement. En tout cas c’est la première année que nous avons des fourmis ici. Leur prolifération serait-elle aussi un effet du réchauffement ?

J’ai quelque réticence cependant à procéder à cet holocauste fourmilier. Sans doute le faut-il. En même temps, leur présence, c’est la vie, c’est une manifestation de la nature. Elles ne nous font rien de vraiment grave, ces petites bestioles. Bien différentes à cet égard des moustiques que l’on n’a aucun scrupule à écrabouiller sans merci. Et puis il y a leur organisation, leur vie sociale. Je me souviens de ma fascination lors de ma lecture à l’adolescence du livre Gérard et les fourmis de Paul Reboux. Tiens, j’y remettrais bien le nez. À vérifier si je l’ai encore dans les profondeurs de ma bibliothèque. En tout cas ce ne sera pas un livre à dégager lors de mon hypothétique désherbage, celui-ci, au contraire, je le garderai précieusement et suis sûr qu’il pourra bientôt faire le bonheur de mes petits-enfants.

9 juillet 2026

2013 – La peau de l’ours

Christina Schwab

 

Comme il fait chaud ce matin de début juillet !

Notre fille grimpe allègrement la pente assez raide qui mène à Marcelin, l’école où elle vient de terminer la partie théorique de son apprentissage et de passer, avec succès, ses examens. Nous la suivons. Un peu moins vite avec nos quelque trente-cinq ans et quelques kilos de plus qu’elle. Aujourd’hui, nous sommes invités à la remise des diplômes. Les promotions comme on dit chez nous. Cela devrait être l’affaire de quelques minutes, mais elle semblait tenir à ce que nous soyons là et, honnêtement, je suis heureuse de pouvoir participer à son bonheur en compagnie de mon cher et tendre. Ainsi sera close une étape importante de cette aventure qui aura vu la naissance, la lente transformation en chrysalide, puis l’éclosion de ce joli papillon, ma fille, dix-neuf ans dans quelques jours.

Tout le monde est là pour l’accueillir. Ses maîtresses d’apprentissage, le directeur de l’institution et ses plus fidèles amies. Ce petit monde étant déjà installé, nous nous trouvons une place mon époux et moi sur la mezzanine qui surplombe l’estrade. Très vite notre protégée nous quitte pour rejoindre ses condisciples. Commence alors un long moment de discours informatifs, mais néanmoins incontournables. Un peu astreignants, c’est vrai, mais ne sommes-nous pas là pour ça ? Et voilà que tout à coup, après avoir appelé jusqu’alors chaque élève séparément, la maîtresse de cérémonie fait monter sur la petite estrade les trois classes de la promotion qui nous intéresse. Un peu coincées, les jeunes filles. Elles doivent bien être une soixantaine, et la mienne, à qui j’ai suggéré de mettre une petite veste rouge sur sa jolie robe bois de rose, explose littéralement au milieu de ses consœurs tel un coquelicot dans un champ de blé. Je ne vois qu’elle. En deux temps trois mouvements, ces demoiselles se voient décerner le précieux passeport attestant du succès de leurs trois années d’études, indispensable accessit à un début de vie professionnelle prometteur. Plus besoin pour nous de nous inquiéter de la recherche d’un emploi ; avant même de recevoir son diplôme, ma fille a choisi le sien parmi les deux places qui lui ont été proposées. Je suis sûre que si on lui avait décrit cela quatre ans plus tôt, alors qu’elle se trouvait en situation d’échec évidente, elle nous aurait amèrement ri au nez !

Allons-nous enfin être relaxés, et libres de nous mettre en route vers un restaurant où fêter ce succès en toute quiétude ? Jalouse de notre intimité, j’ai désiré, et obtenu, que nous soyons exceptionnellement seuls avec elle. J’ai envie que nous puissions partager une sorte de bilan de ces trois dernières années et savourer ce succès en toute intimité avec elle, ma fille.

Ma fille que soudain on rappelle sur l’estrade. Toute seule cette fois. Et c’est bien d’elle que l’on parle maintenant quand on dit qu’elle est si serviable, si aimable, si ponctuelle, si responsable. Dont on dit qu’elle n’est jamais avare d’un sourire ou d’une parole gentille et qu’elle n’a jamais manqué un seul cours pendant ses trois ans de scolarité. Et pour toutes ces choses, la voilà qui reçoit un superbe prix, sous les flashes et les applaudissements.

Comme les autres, je me suis levée pour applaudir. Toute surprise soudain par mes larmes qui jaillissent intempestivement et mes genoux qui se mettent à trembler indépendamment de ma volonté.

 

Et le passé resurgit.

Je revis les plus pénibles étapes de ma vie jusqu’à ce funeste 31 janvier 1990. La mort de mon premier enfant, si longuement désiré, atteint d’une cruelle maladie génétique. Mes vaines tentatives pour sortir de la dépression qui s’ensuivit et la plongée sans espoir de retour dans une situation d’alcoolisme déjà bien amorcée par des années d’amertume et de frustrations. Avec, par-dessus tout, la certitude d’un avenir inutile. Emmuré. Inéluctable. Impitoyable. À trente-quatre ans, touchant le fond de mon désespoir, j’avais décidé de mettre un terme à mes souffrances. On achève bien les chevaux. Je n’avais plus rien à perdre. Mon mariage n’avait pas survécu non plus à la tragédie.

Quatre cents benzodiazépines, neuf jours de coma et deux mois de clinique.

Et puis ? Et puis il me fallut bien me résoudre à l’évidence, si moi j’avais cru en finir avec elle, la Vie, elle, n’en avait (et de loin !) pas fini avec moi. Quatre ans et un nouveau mari plus tard, paraissait cet enfant miracle qui se trouve là aujourd’hui, toute seule sur son estrade et qu’on applaudit à grands cris.

 

« Tu vois, tu as bien fait de me faire confiance. Tu ne le regrettes pas aujourd’hui, n’est-ce pas ? »

Qui… qui a dit ça ?

 

Épilogue

 

Bien sûr, l’histoire pourrait s’écrire de mille et une manières. Chacun de nos actes a des conséquences, que nous ne contrôlons pas forcément, et qui, pour la plupart, nous dépassent. Pourquoi je suis en vie malgré tout, pourquoi, quoi que je fasse, je ne contrôle rien ? Où est-ce que je vais, comment, dans quel but ? Il est plus facile aussi de réfléchir ainsi, quand tout se passe bien, quand la vie est belle, que dans le cas contraire. « Siméon » est un couillon, me serine mon cher et tendre, mais je poursuis in petto… Si je ne m’étais pas ratée… je n’aurais pas rencontré mon second mari, puis enfanté ma fille… je n’aurais pas rencontré mon troisième mari… enfanté notre fils… puis connu ce bonheur si parfait d’aujourd’hui. Et cætera, et cætera. Mais, pour l’heure, partie depuis peu à la découverte de moi-même, terrain d’exploration passionnant s’il en est, je suis heureuse d’avoir pu vivre des expériences aussi riches.

 

9 juillet 2026

Nature et libellules

Mireille Podchlebnik

 

Se rapprocher de la nature est un excellent moyen de s’extraire de l’actualité anxiogène.

Inscrite depuis un moment à une sortie organisée par la Maison Paris Nature du Parc Floral sur le thème des libellules, je m’y suis rendue hier avec une amie équipée d’une gourde, d’un diffuseur d’eau, d’un chapeau et d’un éventail et avec une certaine appréhension compte-tenu de la canicule.

J’avais déjà eu le plaisir de me rendre dans ce lieu pourvoyeur d’informations précieuses sur la diversité urbaine afin d’observer les oiseaux, découvrir les papillons et en apprendre toujours davantage sur des thèmes pour lesquels j’avoue ma grande ignorance..

Les conférenciers sont des gens passionnés, heureux de partager leurs connaissances et c’est une grande chance de pouvoir bénéficier de leur savoir..

Une fois les participants réunis, étonnement peu s’étaient désistés, nous avons été équipés d’un filet à papillons et de petites boites destinées à recueillir les odonates, cet ordre d’insectes auquel appartiennent les libellules, qui munies de fortes mandibules mordent comme nous avons pu le constater !

La balade s’est déroulée le long d’un petit ruisseau qui longe le parc, un lieu assez ombragé pour nous permettre de supporter la chaleur accablante. Beaucoup se sont adonnés avec enthousiasme au recueil des libellules. Pour ma part, je me suis contentée d’observer, de photographier, de noter et d’écouter afin de maintenir mon homeostasie !

Manipulées très délicatement afin de ne pas les blesser, l’animateur, nous les a décrites dans le détail pour que nous puissions les reconnaître. Une fois relâchées deux se sont installées sur le tee-shirt de notre guide se laissant admirer à loisir.

Leurs noms, leurs habitudes et leur descriptif souvent empreints de poésie, m’ont enchantée : il y a eu les naïades aux yeux rouges, les naïades bleues au corps verts, l’agrion élégant, l’agrion jouvencelle sortie de son exuvie, la petite nymphe au corps de feu, l’æschne isocèle au corps doré , l’anax empereur l’une des plus grandes des libellules et qui se trouve être le plus rapide de tous les insectes. Nous avons vu également une libellule pondre et deux autres s’unir en un coeur copulatoire !

Certaines espèces loin d’être en voie de disparition reprennent vie grâce aux efforts de végétalisation de la Ville de Paris.

Comme quoi il y a encore parfois de bonnes nouvelles !

 

Internet

8 juillet 2026

C’est fou !

Maëlle

 

En écho au texte d’Anne Poiré du 6 juillet Si besoin Nicolas Demorand et aux commentaires. Tout va si vite ? Mais tout est écho…

 

La souffrance psychique est un sujet trop grave pour que je ne me fende pas d’un ultime billet. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de souffrance. Le mot ne sera jamais trop prononcé.

Elle devrait être l’affaire de tous et toutes.

La psychiatrie en France (entre autres) est sinistrée. Les psys de tous bords ne savent plus où donner de la tête. Faute de moyens suffisants, faute de reconnaissance accordée, malgré quelques déclarations publiques récentes et certains déblocages qui urgeaient : un rien devant le gouffre de besoins qui s’ouvre et s’approfondit.

Il fut un mouvement qui s’appela antipsychiatrie et qui montra comment une société fabrique ses fous. J’emploie le mot sans guillemets, car les fous sont mes amis. L’antipsychiatrie suggéra aussi le rôle de l’origine sociale dans les troubles mentaux. Elle révéla également comment l’institution elle-même induisait des effets délétères sur les sujets qu’elle traitait. Cette discipline est dès longtemps passée de mode. Elle ne donnait pas toutes les réponses, loin de là, mais posait quelques bonnes questions.

Il fut une vieille rengaine, passée de mode elle aussi, qui s’appela psychanalyse : elle posa de bonnes questions et apporta quelques réponses. La psychanalyse connut ses dérives et ses charlatans, mais pas plus que d’autres disciplines. La cure était chère, nécessitait temps et sacrifices, à la mesure peut-être de l’investissement du praticien. Mais pas toujours et pas tant que cela, quand on sait le prix de la bonne santé. Car une partie des cures pouvait être prise en charge par l’assurance maladie.

Toujours on a enfermé ou nié ce qui dérange et qui fait peur. Sous presque toutes les latitudes et bien des régimes. On est allé jusqu’à brûler les fous (sale race ! parmi d’autres), les faire crever de froid et de faim, leur ôter une partie du cerveau, les électroconvulsiver, etc. C’était il n’y a pas si longtemps et pas si loin.

Pourtant, jadis « l’idiot du village » et autres hurluberlus pas bien dans leur tête étaient intégrés, voire aidés, par la communauté.

Même le type qui se prend pour Napoléon mérite attention, à plus d’un titre. Les troubles de l’esprit entraînent ceux de l’histoire, et réciproquement. Point n’est besoin de se trouver trop petit pour éprouver sentiment de revanche, soif de pouvoir et de conquêtes, ou se livrer au culte de la personnalité. Les délires de grandeur plus ou moins identificatoires, qui poussent à la guerre, fleurissent à foison aujourd’hui.

L’Italie fut l’une des premières à fermer ses asiles et à ouvrir les portes de la ville aux fous discriminés. Aujourd’hui des multinationales tendent, dans un élan juteusement lucratif, à remplacer cette initiative triestine et à rentabiliser les lieux de soins qu’elles rachètent.

Le sacro-saint diagnostic n’a jamais connu autant de succès. Mais il faut bien nommer les maux, me dira-t-on. Certes, oui, sauf quand l’étiquetage devient une déshumanisation de plus. La stigmatisation peut commencer par les mots utilisés, scientifiques ou non. Le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, de l’Association Américaine de Psychiatrie, en anglais APA !) se porte à merveille, il croît et embellit régulièrement. La psychose maniaco-dépressive est devenue trouble bipolaire. Quel progrès !

Qu’on se demande plutôt pourquoi les diagnostics de bipolarité se multiplient de façon exponentielle ces derniers temps. Pourquoi les prescriptions de médicaments psychotropes, dont la France est un des gros consommateurs, ne sont toujours pas en baisse. Faute de temps et de personnels, parfois de compétences, on abreuve.

C’est par l’écoute attentive et la parole libérée qu’on soigne vraiment, pas en enrichissant comme jamais les laboratoires, dont les bénéfices records sont loin d’être tous investis dans la recherche et dont les produits provoquent des addictions qu’il faut ensuite combattre par des sevrages.

Les médicaments bien compris peuvent aider pourtant, des progrès ont été faits dans la diminution des effets secondaires, par exemple. Des découvertes technologiques récentes donnent aussi espoir. Mais dans certains hôpitaux psychiatriques, on a de nouveau recours à la contention : on attache les fous à leur lit. Les médicaments coûtent cher, les professionnels trop peu nombreux qui les distribuent sont débordés. Et la camisole chimique, quand elle semble s’imposer, signe elle aussi l’échec du recours à l’écoute, à la parole, et l’indigence de la structure.

Et la violence potentielle ou réelle du fou, il faut bien s’en protéger, me dira-t-on encore.

Elle doit être prise en compte et en charge. Mais la plupart des fous sont inoffensifs (c’est une statistique), ce qui ne les empêche pas de faire peur.

Pourtant, il existe çà et là des initiatives, publiques, privées ou personnelles, parfois à l’intérieur même de l’institution, qui, à contre-courant de la doxa normative, proposent un espace de soins où des patients, et des soignants au dévouement qui force le respect, partagent, pour un temps au moins, la souffrance. Ces foyers alternatifs, où l’on tente de vivre autrement la folie, demeurent trop rares, mais ils existent. Les familles éprouvées qui le désirent y sont associées.

La piste génétique est une tentation très à la mode. Elle semble régler les problèmes… Mais prudence ! On sait à quoi elle peut mener. Dans une famille, c’est souvent par l’inconscient que transitent psychose ou névrose, plus que par les gènes.

Des expériences du passé on ferait bien de s’inspirer. Cela n’exclut pas les critiques constructives de chaque apport.

Je rappelle l’existence des écrits de Freud et des différentes écoles de psychanalyse plus récentes, de Deleuze et Guattari, de Rosenham, Foucault, Laing, Basaglia, Mannoni, Castoriadis, etc. La liste n’est pas exhaustive.

J’ajoute au témoignage précieux de Demorand, le récit-enquête d’Adèle Yon, Mon vrai nom est Élisabeth (2025), qui détaille les traitements que son aïeule eut à subir.

Les musées d’art brut (comme celui de Lausanne) montrent qu’un fou peut être un artiste. La création, l’écriture, la musique, le sport, le théâtre, le jeu, la compagnie des animaux et la liberté peuvent être thérapeutiques. Cette liste-là non plus n’est pas exhaustive.

Le vol au-dessus d’un nid de coucous donne à penser, un ange à votre table (Jane Campion) aussi.

Aliéné signifie autre, étranger, étranger parfois à lui-même… Aliéner veut dire éloigner. Alien vient de vraiment trop loin. Hubris signifie démesure. À méditer.

Ce plaidoyer vibrant pour l’ouverture ne rencontrera pas que des sympathies, je le sais. Il bouscule un peu. Je n’en ai cure. Les rêves peuvent donner des idées et la folie est fleur sauvage.

Il faut imaginer le fou heureux.

 

8 juillet 2026

Un beau projet éditorial

Bernard M.

 

J’ai eu l’occasion de rencontrer à Paris lundi de la semaine dernière Emma Roubertie, une éditrice de chez JC Lattès. Celle-ci prépare un ouvrage d’extraits de journaux d’adolescent(e)s, Interdit de lire ! Journaux intimes de jeunesse, dont la diffusion est prévue à partir du 28 octobre.

Je suis allé lui porter les originaux manuscrits de mon propre journal de petit lycéen de 1965 qui font partie de la sélection ainsi que quelques photos de moi à la même période afin qu’elle les fasse scanner pour pouvoir les utiliser comme illustration du volume. J’étais heureux de découvrir cette petite maison d’édition dans son jus : immeuble traditionnel du Quartier latin tout en hauteur, bureaux exigus et très occupés, ascension jusqu’au sommet de l’immeuble là où se situe le bureau d’Emma avec sa belle vue sur les toits du quartier et les arbres de la place Fürstenberg. Le lieu bourdonne d’activité, une véritable ruche. JC Lattès a beau être passé dans le giron de Hachette Livres, on y ressent une ambiance d’éditeur indépendant à l’ancienne, j’espère que cette indépendance ne sera pas menacée par le nouveau propriétaire, d’autant plus maintenant que Hachette est tombé dans la besace de Bolloré.

Emma a découvert l’APA par le biais de la série d’émissions d’Adila Bennedjaï-Zou sur France-Culture, qui évoquait différents journaux intimes, dont ceux d’Ariane Grimm et de Katouchka Collomb déposés à Ambérieu. Emma a fait le voyage et n’a pas été déçue, y découvrant quantité d’autres journaux de jeunesse. Elle en est revenue avec la volonté de réaliser un livre qui présenterait certains de ces journaux d’anonymes ainsi que quelques journaux d’adolescence d’écrivains publiés. J’y serai en bonne compagnie avec sept autres déposants à l’APA, dont certain(e)s que je connais.

Cette publication viendra donc compléter celle déjà réalisée par les éditions du Mauconduit de notre amie Laurence Santantonios, dans sa collection Vivre/écrire consacrée à de larges extraits de dépôts à l’APA sur divers thèmes. Des extraits de mes textes figurent dans le volume consacré aux Journaux d’adolescence, 1915-1981. À part quelques paragraphes communs, les deux extraits sont différents et complémentaires. Laurence a publié des extraits répartis sur plusieurs années, allant jusqu’aux événements de Mai 68 et mes textes y apparaissent sous le pseudo que j’avais choisi pour le dépôt à l’APA, Lucas Verdier. Le livre chez JC Lattès, où mon journal sera présenté sous mon nom d’état civil, donnera les pages rédigées du 25 juin 1965 au 31 octobre de la même année, avec quelques coupures, bref le récit de l’été de mes 15 ans jusqu’à mon 16anniversaire.

Un bel ouvrage donc qui contribuera à faire connaître l’APA. Alors, ne manquez pas de vous le procurer, rendez-vous chez vos libraires préférés fin octobre…

Internet

7 juillet 2026

Chroniq’hebdo | De l’humain

Pierre Kobel


 

Les spécialistes l’avaient annoncé, les effets de la canicule seront plus ressentis après l’événement. On le mesure au nombre important de décès. Et quand j’ai résisté au moment le plus fort, je sens aujourd’hui ses conséquences sur mon corps. Ce n’est pas tant la fatigue physique qui me gêne que ce qu’elle entraîne dans mon esprit. Les lourdeurs du corps ont pour corollaires une baisse de dynamisme intellectuel. J’essaie de maintenir mon niveau d’activités, de poursuivre mes chantiers, je lis toujours plusieurs livres à la fois, j’écris un peu chaque jour, mais je manque de ressort.

Et puis il y a vos envois ! À recevoir ces textes qui disent tant le souci du monde, de l’autre, qui célèbrent la vie et la nature, je me relance et je me redresse. Qu’est-ce que mes fatigues ont d’important au regard de cela ? J’écris après avoir mis en ligne le dernier article de l’amie Anne. Ses propos, les commentaires qu’ils suscitent, je les partage. Sans vouloir m’appesantir et revenir forcément à ce que j’écrivais la semaine dernière, j’y trouve des échos fraternels. Dans ma jeunesse lointaine, j’étais d’une famille croyante, catholique et pratiquante et, à ce titre, je fréquentais l’aumônerie du lycée – public ! – de banlieue qui était le mien. J’ai fait, dans ce cadre, partie de groupes de rencontres œcuméniques. Nous nous rencontrions avec des camarades juifs, musulmans, pour échanger à propos de nos pratiques et de nos croyances et cela nous paraissait normal, allant de soi, tenant à la foi qui était la nôtre. Jamais une moquerie, jamais une dispute ! Plus tard, je suis allé à quelques reprises sur le site de Taizé, en Haute-Loire, où une communauté de moines protestants, catholiques et orthodoxes rassemblait, et je crois que c’est toujours le cas, des milliers de jeunes qui venaient chercher là une communion des esprits pleine d’espoir. C’est là que j’ai compris à la fois, ce qu’était la force de la foi individuelle pour celle ou celui qui en a besoin et les aveuglements dangereux où elle peut conduire. Plus tard encore, à l’âge de 19 ans, j’ai réalisé qu’on pouvait croire en l’homme sans avoir besoin de croire en quelque dieu que ce soit. Athé, j’étais devenu et je le suis resté depuis sans aucun regret. Et pour ce qui est de croire en l’homme, mon pessimisme ne s’est jamais démarqué d’une contrepartie optimiste qui tient à mon intime conviction pour une utopie dont la meilleure expression est pour moi la poésie. Tant que je croirai à cela, je garderai un espoir, malgré tous les travers du monde.

Je suis comme Anne et Patrick et les contributeurs de ces pages, j’appartiens à la communauté des humains et les objurgations politiques, idéologiques, religieuses, guerrières, masculinistes, féministes parfois, les procès d’idées, d’intentions, d’Histoire n’y changeront rien. Eh non, nous ne sommes pas de doux rêveurs, des soixante-huitards attardés, des imbéciles heureux ! Nous ne sommes que de simples personnes qui acceptent que le monde soit complexe, qui savons que la violence ne résout rien, qui avançons à tâtons et croyons au pouvoir des mots.

 

Délibérations du vivant

 

© P.Kobel | Monumenta Anselm Kiefer, 2007

Ah mes amis !
À quel jeu de la vie
Rendrons-nous les jours à venir ?
Quelle plaie nous gagnera
Qui dit la souffrance et l’inconnu ?
Quels discours tiendrons-nous
Qui revient à lui-même ?

Tu dors à côté de moi
Tu respires, tu vis
Je suis dans l’ombre de la nuit
Et des plaines guerrières
Un long cri silencieux me
Traverse et me tient à la gorge

Quelque part un enfant pleure
Ailleurs un vieillard se souvient
Un tyran a peur de la liberté
La foule ne pense pas
À la télé les
Discours sont en boucle

Délibérations du vivant
Dans ce temps glacé

 

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)


 

6 juillet 2026

Bédouin, nuit, fraternité et barbarie…

Anne Poiré Guallino

 

Autre « Grain de sel » commencé dans ma tête il y a un moment, puis resté à l’arrêt, faute de temps. Faute de courage, aussi. Difficile à écrire, à synthétiser. J’aimerais avoir le talent de Pierre K. pour arrondir les angles, dans la nuance… Je sais ce sujet polémique, politique, et je ne comprends pas que l’on ait besoin de prendre des pincettes pour l’aborder, mais je veux encore pouvoir me regarder dans la glace.

Je me souviens, juste après le 7 octobre, d’une manifestation de soutien à la communauté juive, à laquelle nous avons tenu à nous rendre, Patrick et moi, à Roanne. Le petit nombre de personnes présentes nous a traumatisés. Nous avons été choqués en découvrant qu’en plus, nous n’étions qu’une poignée à ne pas être juifs, pour témoigner de ce qui me semblait un légitime soutien après un cruel attentat. Beaucoup devaient déjà se sentir bien seuls.

Depuis que j’en ai entendu parler, je n’ai jamais réussi à comprendre l’affaire Dreyfus, convaincue que pareille ignominie ne serait plus possible à notre époque. Naïve que je suis, que j’étais. Souvent, quand j’étais enfant, je me disais aussi : « Durant la Seconde Guerre mondiale, si tout le monde avait porté l’étoile jaune par solidarité, comment le gouvernement de Vichy et les Allemands auraient-ils pu arrêter les Juifs ? Ils n’auraient pas pu envoyer tout le monde dans des camps… » Bien sûr, la pensée n’est jamais collective, une société, forcément, se fracture, et c’est l’accumulation de petites lâchetés qui, sans doute, permet un glissement progressif vers l’impensable. Je n’imaginais pas voir, de mon vivant, entendre des propos à mes yeux inacceptables, assumés, y compris par des personnes supposées capables de réfléchir. Il n’y a pas si longtemps, certaines phrases, postures, étaient encore jugées comme scandaleuses, généralisations abusives, dangereuses, et maintenant, elles passent, comme si elles étaient normales.

Où veux-je en venir ? Mon titre l’indique à ceux qui connaissent les deux livres d’Arthur J. Essebag, parus chez Grasset, sous la direction d’Olivier Nora, le premier en octobre 2025, J’ai perdu un Bédouin dans Paris, le second en mai 2026, Même la nuit ne veut pas de moi. Comme je ne regarde pas la télévision, je ne connaissais pas franchement jusqu’à présent l’homme du divertissement, réduit à son prénom, ce visage « grand public ». En revanche, désormais, j’ai lu l’individu sensible, blessé, depuis le massacre du 7 octobre 2023, forcé en quelque sorte d’accoler à son prénom l’adjectif « juif ». Et la dimension autobiographique de ces deux documents fait qu’ils ont, me semble-t-il, toute leur place à l’APA.

Chaque vie compte, chaque cruauté est atroce, et bien sûr, je pleure aussi les morts palestiniens, libanais, iraniens, mais aussi tous les autres, d’ailleurs, ukrainiens ou russes. Voire soudanais, érythréens, et tous les autres. C’est la guerre qui est horrible, avant tout. Que le Hamas, mouvement terroriste incontestable, utilise la population de Gaza pour asseoir ses positions est épouvantable. Mais que, dans pratiquement tous les pays du monde, un antisémitisme décomplexé, qui se cache derrière un « antisionisme » qui ose se croire de bon aloi, puisse se multiplier me fait frémir. Arthur raconte comme dans un journal intime, par petites phrases simples, juxtaposées, parfois presque un poème en vers libre, une incantation, ce choc, le bouleversement ressenti face aux faits perpétrés volontairement par de violents terroristes, puis le glissement vers des abandons de plus en plus perceptibles, autour de lui. Regards fuyants, flots de haine. Il est protégé désormais par plusieurs agents de sécurité, en permanence, parce qu’il est célèbre. Mais les autres ? Il raconte la peur, autour de lui, dans son métier, dans sa vie quotidienne. Les nombreux « amis » perdus, ceux qui ne veulent plus travailler avec lui, parce qu’ils le jugent, ou parce qu’ils ont peur pour eux.

Je n’ai pas lu ce témoignage tout de suite, à vrai dire, dès qu’il est sorti : je pensais que je pourrais l’emprunter rapidement à la médiathèque départementale. Je l’ai demandé, il n’est jamais arrivé. Simple hasard, sans doute. J’ai donc fini par commander le premier, puis le second volet. Je les ai dévorés. Patrick, idem. Très inquiète de voir monter au quotidien cet antisémitisme purulent, décomplexé, j’entends rarement des mots coupants, définitifs, contre le Hamas. Les gens ont tellement peur de paraître islamophobes. Comme si les extrémistes étaient l’islam. J’espère que ce n’est pas le cas ! Désormais, les boycotts se multiplient : être lycéen, étudiant, chanteur, cinéaste, dessinateur de bande dessinée, simple touriste, pas même né en Israël, de confession juive, place d’emblée sur liste rouge.

Tortures, otages, barbarie volontaire semblent oubliés, pire, justifiés, excusés. Beaucoup semblent ignorer que l’on peut être musulman israélien. Les clichés sur le « nettoyage ethnique », l’« apartheid », la « colonisation », l’« épuration ethnique » pullulent. Étrangement, le mot « génocide » est d’ailleurs arrivé avant même la riposte de Netanyahou. (Bien sûr, pas question d’excuser les choix de ce monsieur non plus !) La confusion entre personnes habitant Israël et Juifs du monde entier relève peut-être d’une cruelle mise en scène ? Face à une indignation à géométrie variable, toutes les barbaries sont effroyables. Mais le résultat, pour Arthur, est une « orgie antisémite à ciel ouvert ».

Choquée par cette normalisation de la haine, cette diabolisation sélective, sans pitié, ces manipulations, je refuse de regarder ailleurs… Je refuse de me taire. Et comme Arthur l’écrit : « Qu’on ne se méprenne pas. Critiquer Israël est légitime. Être horrifié par la guerre aussi. La compassion n’est pas un crime. Ce qui en est un, c’est de remplacer la pensée par l’anathème, le droit par l’incantation et la complexité tragique d’une guerre par l’accusation la plus extrême qui soit. » Je n’appartiens pas à cette « communauté », dévastée, si ce n’est celle des Hommes. Face au silence quasi collectif, je me répète que ce n’est pas aux Juifs de tous pays, seuls, de défendre leur cause.

Récemment, j’ai voulu éviter de me fâcher avec une proche qui abusait du terme « génocide ». J’ai déjà donné ici mon opinion sur cet emploi hyperbolique, outré, utilisé de façon orientée. J’ai préféré me taire, face à elle, me disant : « Elle ne peut pas comprendre ma démonstration, inutile de lutter pour rien. » En réalité, chaque petite compromission, lâcheté, laisse la place à ceux qui se font entendre, « antisionistes » accusateurs, vociférants sans nuance. Si je ne défends pas, à mon tout petit niveau, ces extrapolations et injustices, qui le fera ? C’est à chacun d’entre nous, pas seulement à Arthur ou à moi-même, de défendre l’idée d’une fraternité, équitable. Face à ce problème complexe qui pourrit en partie le monde contemporain, soyons nuancés, avec le plus possible d’objectivité.

J’ai aimé ces pages émouvantes, humaines, qui se veulent justes. Au départ, je n’avais pourtant pas trop envie de me pencher sur ce récit : quelqu’un de la télé ? Bof ! J’avais de puissants a priori sur ce nanti. Comme quoi… je généralisais, aussi, dans un autre domaine. J’ai voulu me faire mon opinion. Au détour des pages, j’ai découvert l’amitié d’Arthur pour Sophia Aram et Caroline Fourest, notamment, dont j’apprécie la pensée et la logique. Et le soutien, tiens, juste humain, au passage, de Nicolas Demorand !

Ces livres m’ont touchée. Moi qui ne suis pas juive, je le répète, je veux simplement faire ma part, ne pas être lâche ni complice. On naît par hasard quelque part, on n’a pas à être stigmatisé pour autant, et j’ose répéter que les généralisations sans fondement sont toujours abusives.

 

6 juillet 2026

Si besoin par Nicolas Demorand

Anne Poiré Guallino

 

J’ai appris que le podcast Si besoin a d’emblée déjà atteint un million de téléchargements, en quelques jours à peine, et, franchement, c’est mérité.

En réalité, ce n’est pas étonnant, compte tenu du nombre de personnes concernées par la psychiatrie. Le même pourcentage, dit-on, partout dans le monde… Sans oublier tous ceux qui ignorent que leurs troubles ou ceux de leurs proches relèvent de la pathologie, préfèrent penser qu’ils sont paresseux, méchants, ou souffrent d’addiction(s), sans savoir le moins du monde, comme ce fut mon cas durant des années, pendant si longtemps, à quoi ressemble réellement un malade.

Parfois, d’ailleurs, à certains moments, rien ne ressemble plus à un malade que quelqu’un de tout à fait « normal », ordinaire, en bonne santé. Rien à voir avec le type qui se prend pour Napoléon… La preuve ? Qui pouvait se douter au départ que le journaliste de Radio France souffre lui-même de troubles bipolaires ?

Personne ne s’étonnera sur ce blog de mon intérêt pour ce sujet. Dois-je avouer que c’est la première fois que j’écoute un contenu audio numérique en ligne, sous cette forme ? Maintenant, je vais enfin pouvoir m’émerveiller d’un autre podcast, qui me fait tant envie, depuis sa sortie, Le journal de ma vie, en attente sur ma to do list à rallonge !

Je sais, j’ai du retard sur la technologie… Mais, que voulez-vous, je suis plus lectrice qu’auditrice, de manière générale. Là, pourtant, il me fallait me pencher sur la question. Je l’ai écouté, très rapidement, pratiquement dès sa sortie. J’ai écrit ici combien le livre Intérieur nuit de Nicolas Demorand, paru en mars 2025, m’avait touchée, et vous en connaissez en partie la raison. Après cet inédit coming out psychiatrique d’une personnalité médiatique de premier plan, le pauvre journaliste a dû quitter la radio pour raison de santé durant plusieurs mois, hospitalisé sous contrainte, sans son consentement. Après avoir repris des forces, il a décidé de témoigner de cette expérience. Cultivé, comme il aime les références littéraires, il a choisi de respecter les règles d’unité de temps, de lieu, d’action, propres au classicisme, et de se centrer sur l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, pour cette émission authentique et nécessaire.

Ce témoignage sur un lieu de soins, où il a vécu cette tranche importante de vie, est particulièrement courageux. J’espère qu’il permettra de changer le regard sur la maladie psychique. « Je suis un malade mental », a-t-il clamé pour le lancement de son livre. Ces épisodes à télécharger, et même à réécouter, puissent-ils faire évoluer le regard sur ce qu’est exactement la psychiatrie ! Tant de clichés absurdes subsistent sur ces douloureuses réalités. Tant de méconnaissance, de jugements péremptoires et erronés. J’ai mis tellement d’années moi-même avant de découvrir les arcanes et les subtilités de ces difficultés aux multiples facettes. D’ailleurs, désormais, j’ai bien du mal à trouver une seule famille qui n’est pas touchée, d’une façon ou d’une autre. Même si, je le répète, les gens ne le savent – ou ne l’admettent – pas forcément.

L’ancien présentateur de la Grande Matinale est donc finalement à nouveau audible, depuis le 15 juin dernier, véritable porte-voix sur ce sujet crucial. Il s’en fait le héros et le héraut. Il va revenir à l’antenne en automne. Mais, dès à présent, il propose ces entretiens personnels, entre récit intimiste et interview, des moments extrêmement humains, émouvants.

Connu des auditeurs de France Inter, contraint à l’éloignement en raison de sa maladie, il s’affirme, pour ce retour, avec une puissance, une intensité dont seul quelqu’un qui a connu de près ces difficultés peut témoigner, avec délicatesse, et précision. Intelligent, curieux, sensible et attachant, il veut comprendre. Dans « Six mois de ma vie », il ose évoquer sa propre hospitalisation, puis il donne la parole à plusieurs témoins, permettant de mieux tenter de faire comprendre cet univers. Notamment, par un entretien avec un autre malade, Guy Birenbaum, l’épisode « Une dépression française » témoigne de cette traversée.

Ensuite Nicolas Demorand questionne longuement une pédopsychiatre et une cheffe de service de l’hôpital Sainte-Anne, ainsi la dimension médicale n’est pas oubliée et les difficultés rencontrées par les soignants sont également explorées.

L’expérience des proches est à prendre en compte, bien sûr, puisque le retentissement de la maladie ne s’arrête pas à celui qui souffre de telle ou telle pathologie. Je le sais, par expérience, même si je ne l’ai pas tout de suite compris, dans mon histoire personnelle : le journaliste s’intéresse de ce fait au vécu encore différent d’une conjointe d’un malade bipolaire. Pas à un frère ou une sœur, malheureusement : il ne pouvait pas envisager toutes les positions familiales. La maman d’un schizophrène vient compléter le tableau.

Enfin, l’ami de Léa Salamé remercie Philippe Lançon, rescapé de l’attentat de Charlie-Hebdo, auteur du témoignage Le lambeau que certains ici ont dû lire. Il lui donne la parole, car lui qui a dû également surmonter un choc épouvantable, a su lui tendre la main, dans ce moment extrême, notamment en lui suggérant quelques conseils pour l’aider à retrouver le plaisir de la lecture, associé au bonheur de vivre. Bizarrement, pour moi qui aime tant lire, ce n’est pas l’épisode le plus fort. Parce qu’il est, peut-être, le moins « médical », le moins « psy », au sens strict ?

Ainsi, Nicolas Demorand revient, dans chaque épisode, avec sincérité et justesse — quel cran ! —, sur sa propre expérience de la maladie et du soin. Alors que la société est encore si ignorante, quant à ces difficultés existentielles, pleine de préjugés, sans doute par peur, comme si connaître la maladie, c’était prendre le risque d’être en quelque sorte contaminé, il fallait oser !

L’APA ne peut pas ne pas en rendre compte : ce podcast est autobiographique en diable.

Avec Patrick, nous avons profité d’un long déplacement en voiture pour en prendre connaissance. Avec un immense plaisir, paradoxalement, même si le sujet en est grave. Je dois dire que si j’ai pu être moins attentive parfois à la route, car très émue, le trajet nous a semblé extrêmement court, soudain.

Un vernissage pour la réouverture d’un magnifique musée dans lequel Patrick est exposé, l’oral du baccalauréat à faire passer en pleine canicule, et les obsèques d’une tante que j’aimais beaucoup, à l’autre bout de la France, m’ont empêchée de terminer ce billet, commencé il y a plusieurs jours, déjà. Mais ne s’agit-il pas de prétextes ?

Peut-être ces mots m’étaient-ils plus difficiles à écrire que d’autres. Peur du jugement, d’être cataloguée, à force de revenir sur ce thème ? En même temps, paradoxalement, je craignais que l’un d’entre vous en parle avant moi, ce qui aurait annulé ce projet. Étrange paradoxe.

Nicolas Demorand a osé témoigner. En tant que proche de malades, je trouve nécessaire de continuer à faire circuler l’information sur ces perturbations essentielles, et, finalement, assez banales. Si mal connues. Une personne sur quatre, apparemment, va souffrir d’un trouble mental à un moment de sa vie. Les proches auxquels je pense avec amour ne sont donc pas si exceptionnels que cela… D’ailleurs, chaque année, affirme un site du gouvernement, une personne sur cinq est concernée par des difficultés psychiques. Voilà qui peut faire réfléchir.

 

Internet

5 juillet 2026

Équilibre et stabilité

Kata

 

L’autre jour je marchais gentiment dans la rue. Est-ce dû à la chaleur ? J’ai eu un étourdissement, j’ai perdu l’équilibre et j’ai bien failli tomber, si je n’avais pas retrouvé mon équilibre.

Équilibre, une définition du Robert : attitude ou position verticale stable. Mais on peut perdre l’équilibre, trouver son équilibre… Voilà qui demande réflexion. Quelle définition employer et dans quelles circonstances ?

Perdre et trouver sont des verbes actifs. Et si on commençait à réfléchir sur « être en équilibre « sans action. Qu’est-ce qui peut bien être en équilibre ? D’après l’Académie française, il s’agit de l’« État d’un corps, d’un objet qui reste stable, qui ne bascule ni d’un côté ni de l’autre, qui ne tombe pas ». Plusieurs sites donnent l’exemple d’un funambule qui reste stable grâce à son balancier, comme cet acrobate chinois, qui traverse une vallée de 300 mètres de long dans le parc géologique national de Shiniuzhai du comté de Pingjiang, dans la province du Hunan. C’est très impressionnant, mais je préfère Charlot dans un de ses premiers films, Le Cirque.

Un site spécialisé dans les oiseaux, Gazouillette, parle d’un « funambule cendré », c’est un martin-pêcheur, qui se tient en équilibre sur des branches, même très minces.

La stabilité est-elle un état permanent d’équilibre ? Pour l’instant, on peut dire que la canicule est stable, oui. J’espère qu’elle se décidera un jour à partir, qu’elle perdra son équilibre météorologique.

Parfois on peut assister à un mélange de perte d’équilibre, de récupération et/ou de chute. Hier soir, malgré l’heure tardive, j’ai regardé le match de foot des 8e de finale de la Coupe du Monde entre les Bleus et le Paraguay. Mon équilibre mental en a pris un coup ! Le jeu de ballon du côté paraguayen est devenu le jeu de coups de pied dans les chevilles, de coups d’épaule juste bien pour faire perdre l’équilibre à l’adversaire et le faire accuser de faute en tombant soi-même et en se tordant de douleur (bien feinte). L’arbitre s’y laisse prendre, distribue des cartons jaunes aux Bleus. Mais une fois, c’était quand même trop flagrant, juste devant la cage dans la surface de réparation (la bien nommée) un Bleu perd l’équilibre et s’étale, pris en sandwich entre plusieurs Paraguayens. L’arbitre se décide enfin à aller voir la vidéo et revient pour siffler un pénalty, malgré les dénégations des fauteurs de troubles de l’équilibre. Notre champion Mbappé, capitaine de l’équipe, se dévoue et se désigne comme tireur. Il prend son élan, tire, le goal adverse pris à contre-pied perd son proverbial équilibre, tombe du mauvais côté. BUUUUUUUT le ballon l’évite, passe du côté où il n’est pas, et se réfugie au fond des filets. Le seul but de la partie, les Bleus bien dans leur tête à défaut d’un équilibre parfait sur leurs pieds gagnent le match. Les voilà en quart de final. Ils vont jouer jeudi contre l’équipe du Maroc, certainement moins truqueuse.

Je ne peux finir ce petit texte sans parler d’un équilibre spécifique aux Barcelonais. Le départ du Tour de France est donné… en Espagne, à Barcelone donc. Une fête est organisée et un groupe d’acrobates se positionne pour montrer ce qu’est une pyramide humaine, l’équilibre nécessaire que chaque participant doit trouver pour que l’ensemble soit en équilibre parfait jusqu’au sommet. C’est une très belle spécialité barcelonaise et, qui plus est, cette pyramide s’est érigée devant la Sagrada Familia, basilique monumentale du fameux architecte Gaudi, apparaissant elle-même comme une immense pyramide. Elle semble correspondre à une autre définition de l’équilibre donnée par Le Robert : attitude ou position verticale stable.

 

Voilà un petit aperçu de l’équilibre permettant une certaine stabilité. En l’état actuel, je ne suis pas sure de correspondre à cette définition du dictionnaire Reverso : Esprit, caractère (bien) équilibré, sain, ne présentant pas de troubles, mais je fais mon possible pour y arriver.

1 juillet 2026

Rivière d’Ain

Maëlle

 

En écho au texte de Nadpic du 30 juin 2026, « Frissons ». Tout va si vite…

 

Frissonner, c’est ce que vous fait l’eau de cette rivière toujours connue froide, qui court depuis le Haut-Jura où elle sourd, jusqu’au Rhône où elle se jette, – comme la Saône.

Un barrage érigé loin en amont, en lâchant périodiquement un peu de ses grands fonds glacés, en fait varier le niveau et fraîchir plus encore la température.

 

Rivière de mes étés enfantins, rythmés par les baignades le long des plages de galets blancs inconfortables aux fesses, et leur rondeur pourtant aimée. Ricochets endiablés.

Sursaut délicieux de fraîcheur aux temps actuels, où le corps épuisé de canicule retrouve soudain sa jeunesse, instant fugace.

 

Tremblement, lorsque l’on apprend qu’un tel a disparu, emporté par un tourbillon, là où des grottes, creusées sous les berges par le courant, recèlent un piège mortel. Rivière traîtresse.

Quand le bruit court qu’une nouvelle fois une telle s’est jetée du pont, et que l’onde indulgente l’a enfin accueillie, tressaillement.

 

« Jamais on ne se baigne deux fois dans le même fleuve », disait à peu près et peut-être l’antique Héraclite d’Éphèse dans un fragment. Tout coule…

 

Paysages changeants des bords de l’Ain au fil des saisons, lieu chéri des promenades dominicales que l’on souhaitait interminables.

On appelle « brotteaux » cette plaine alluviale parsemée, un peu plus densément auprès des plages, d’aulnes, de hêtres, de frênes, de saules blancs, et tout en folles graminées. C’est un site préservé de Natura 2000…

Le castor y bâtit sa hutte de branches rongées, le garenne y creuse un sablonneux terrier. Le cygne près de la rive glisse, paresse à ses côtés la sarcelle. Mille oiseaux font résonner l’air en symphonie de gazouillis. Et la brise aindinoise frémit.

Une fleur à moi aussi m’a dit son nom : orchidée. Sauvage, elle trompe l’abeille et, multiplié, son sourire estival, éclatant sur sa tige brève, à fleur d’herbe, nous cligne un œil brun et mauve, qui étoile les « pelouses sableuses ».

C’est ma campagne bien-aimée.

 

« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

 

Je ne parlerai pas, je ne sentirai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, — heureux comme avec une femme. »

 

Arthur Rimbaud, in Sensation

 

30 juin 2026

Chroniq’hebdo | Du politique, de la canicule, de la « Caverne » de JR

Pierre Kobel

 

Par quel bout commencer ? Qu’écrire et pourquoi ? Je ne sais plus qui à propos des écrits autobiographiques parlait de vomi. Le mot est très fort et méprisant et me rappelle la phrase de ma grand-mère à propos de la nourriture : « T’as le droit de ne pas aimer, tu n’es pas obligé d’en dégoûter les autres ! » Ce rejet d’une pratique qui ne fait de mal à personne que je sache, ce mot brutal, c’est de la condescendance de la part de quelqu’un qui ferait bien de se regarder dans un miroir. Bon, passons, inutile de s’attarder aux éructions d’un crétin, la meilleure réponse est dans les articles de Grains de sel que les uns et les autres envoient presque chaque jour et qui font tout le sel d’échanges et de réflexions heureuses.

Une de nos amies me demandait si elle n’était pas trop « politique » pour le blog. Je lui ai répondu par la phrase connue qui dit que si on ne s’intéresse pas à la politique, elle s’intéressera à nous. Et ce n’est pas parce que nombre d’entre nous n’affichent pas leur bulletin de vote et leurs engagements personnels ici que la politique en est absente. Je suis sûr qu’il y a parmi nous des personnes dont les convictions sont différentes, reposent sur des morales et des croyances diverses, qui ont des parcours traversés de cultures personnelles, familiales, d’expériences peut-être opposées. Je ne suis pas toujours le dernier à exprimer ce qui me met en colère ou me scandalise. Alors, certes, nous ne sommes pas une tribune partisane, pas plus que l’APA est une officine idéologique, mais cela doit-il nous empêcher d’exprimer nos élans, nos enthousiasmes, nos contradictions, voire nos erreurs, enfin, je veux dire toute la complexité des idées, des opinions qui sont bien préférables que les craintes et autres frilosités au nom du respect d’autrui qui conduisent au silence et à la soumission ?

*

La canicule est-elle politique ? Quand on mesure les commentaires, les débats, les polémiques qu’elle provoque, on ne peut que le penser. Ce qu’il y a de naturel dans ses manifestations n’y peut rien, ce qu’il y a d’humain dans leur anticipation et leur gestion contribue à faire grandir la méfiance à l’encontre de nos élus qui semblent n’avoir pour gouverne que la courte vue des prochaines échéances électorales.

Je pense à ce poème écrit il y a une dizaine d’années lors d’un séjour dans le Queyras :

 

Vallée des pierres
Ciel pérenne de l’été
L’homme s’y accorde

Que sait l’arbre de l’homme
Que sait l’homme de l’oiseau
Que sait l’oiseau de sa liberté

Nous marchons dans l’espace
Constellation fugace
Gravitation fragile

Nous dressons des murs au temps
Aveugles au présent du monde

Quand l’univers est à nos pieds

Il nous faudra revenir aux pierres lentes
Aux saisons compatissantes
À la mesure infinie de nos pas

*

Malgré la chaleur, je suis allé à deux reprises au Pont-Neuf. C’est là que l’artiste photographe JR a installé durant deux semaines sa « Caverne » de tissu imprimé, structure gonflable qui transforme le vieux pont en un nouveau monument. C’est déjà là que Christo avait, en 1985, procédé à un de ses fameux emballages. L’installation de JR se veut un clin d’œil à la première.

La chose est unique et originale. À la première approche, j’avais été plus impressionné par l’extérieur que l’intérieur. La structure surprend par sa hauteur, ses décrochages tendus vers le ciel, par l’enveloppement de la pierre. La deuxième fois, tôt le matin dans un Paris qui ne faisait que s’éveiller, j’ai mieux perçu ce qu’il y avait d’organique à l’intérieur, même s’il est moins spectaculaire. J’aime ce genre de manifestation artistique, le décalage avec le réel, l’environnement, l’éphémère de la chose.

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)



 

30 juin 2026

Films de famille

Bernard M.

 

J’ai donc commencé mon désherbage, avant mon départ. À peine un peu, mais cela m’a tout de suite mené vers des contrées où je ne pensais pas aller…

Je pensais attaquer par les cartons d’archives (notes de lecture, y compris certaines datant de mes études (!), brouillons divers, multiples documents dans lesquels je ne mettrai à coup sûr plus jamais le nez) et dont j’imagine que je pourrai éliminer sans dommage au moins la moitié. Mais le côté fastidieux de la chose m’a arrêté. Mon œil a été attiré par l’étagère où étaient entassées sans aucun ordre les nombreuses bobines de films en format 8 et super 8 réalisés par mon père et par moi-même entre les années 1960 et les années 1990. J’ai repris tout ça et les ai classées par date. J’en ai dressé un premier inventaire qu’il me faudra peaufiner. Ce que je ferai à mon retour chez moi après mes déambulations estivales.

J’ai déjà fait numériser une petite partie de cet ensemble à mes frais et ce n’était pas donné. Je l’avais fait notamment pour pouvoir disposer dans un format pratique du film que j’avais réalisé au Chili dans les semaines précédant le « golpe » de 1973 afin de pouvoir le montrer lors de la journée que l’APA avait consacrée en décembre 2023 au cinquantenaire de ce funeste et terrible coup d’État militaire. J’avais profité de l’occasion pour faire numériser quelques autres films, mais il m’en restait une bonne quantité, devenue invisibles depuis que mon vieux projecteur Eumig a rendu l’âme. J’ai découvert il y a quelques mois par un article du magazine du Monde un organisme, l’Ofnibus, objets filmiques non identifiés, qui se charge gratuitement de la numérisation des films amateurs, sous condition de les mettre à disposition du public en les versant dans des archives. Je me suis mis en rapport avec eux afin de pouvoir bénéficier d’une intervention de leur part lorsqu’ils effectueront une résidence dans ma région.

Pour cette première vague de numérisation, outre mon film sur le Chili, j’avais retenu quelques films et en particulier le tout premier réalisé par mon père à l’achat sa caméra, au printemps 1962, lors d’un week-end passé dans une belle propriété d’amis de mes parents, à Rethondes dans l’Oise et dont le parc descendait jusqu’au bord de l’Aisne…

Voici une capture d’écran de l’une des premières images de ce film. De gauche à droite : la nièce du propriétaire, ma sœur, ma mère et votre serviteur…

Internet

30 juin 2026

Frissons

Nadpic

 

Paf !

Je prenais mon gros bol pour avaler ma dernière gorgée de café, mon livre du moment déposé tout à côté.

Je venais de couper la radio, débat sur France Inter sur la fin de vie, vraiment pas le moment !

C’est venu, paf ! Comme l’envie de sourire bêtement devant une fleur nouvelle que je n’espérais plus, ou comme cette larme que je n’avais pu retenir devant le tableau de La femme à la fenêtre de Dali. L’horizon mystérieux à découvrir pour vivre.

Émotion et urgence.

J’ai stoppé mon geste en cours et j’ai pris mon téléphone. J’ai écrit « Nature » dans l’objet du mail adressé à Pierre, au blog, pas comme un zombie, mais portée par l’évidence d’écrire, là, maintenant.

L’air frais, je viens de trouver le déclencheur, le petit frisson de vent traversant mon appartement de part en part, c’est lui qui est à l’origine de cet arrêt sur souvenirs. Il avait déserté les lieux depuis si longtemps.

Je me questionne depuis plusieurs semaines. La Nature pour moi, comment la définir ? Elle est tant, elle est si générale et cependant si précieuse dans ses détails. Mais le frisson, c’est avec lui que j’ai reconnu cette amie Nature immédiatement ce matin.

Celui qui me faisait hésiter à rentrer dans l’eau de la Saône opaque, ou en sortir quand le vent frais me promettait la peau hérissée avant que je ne m’enrobe dans une serviette toujours trop petite. Regard perdu avant/après la baignade sur cette rivière passante, grande complice de mon enfance. Ne voulant la connaître qu’en partie, peut-être pour qu’elle me donne l’envie de revenir la voir encore et encore 60 ans plus tard.

Devant la mer éternelle, Ouest/Sud/outre-mer, je la dis au singulier, car multiple en couleurs, en odeur et en approche, le frisson qu’elle m’offre est la même promesse obtenue et si différente à la fois, oui, c’est possible.

La Nature c’est aussi tout ce qui se trame et se vit en elle, plus qu’un décor, elle est personnage principal de la pièce. Le frisson indescriptible quand les pas lourds font crisser les chemins pentus sous les arbres et pencher les herbes sèches. Celui des amours cachées un temps dans la montagne, chalet d’alpage, seuls témoin les vaches qui meuglaient derrière la cloison.

Horizon sans limite, histoire limitée !

Des frissons avec elle, grâce à elle, la liste est immense, mais mon billet déjà bien trop long.

Le temps d’écriture, je me suis soustraite à l’air frais. Quand je reprends conscience de ce qui m’entoure, il est encore là avec les bruits de la ville en fond et les oiseaux.

 

29 juin 2026

Multiculturelle

Maëlle

 

En écho lointain au billet de Pierre Kobel du 15 juin 2026, « … du multiculturel… » – tout va si vite ! – mais le sujet est toujours d’actualité et d’avenir.

 

Apaïstes, je fais résonner les formes féminine et masculine, c’est un épicène !

 

Début mai, séjournant dans de la famille à Montreuil, bouillonnante banlieue de Seine-Saint-Denis (93), j’ai flâné par les rues. C’est une ancienne cité ouvrière en voie de gentrification, où subsistent des quartiers populaires, un peu à l’écart encore de ces changements, mais de moins en moins.

La diversité n’est pas un vain mot dans cette ville : la part belle y est faite aux gens venus d’ailleurs, aux familles monoparentales ou homosexuelles, et aux arts vivants. À la différence, donc.

En y goûtant le « vin des rues », j’ai photographié, parmi moult peintures murales qui toutes disent l’ouverture à l’altérité, à l’étranger et à l’art urbain, celles du peintre graffeur au pseudonyme sans doute humoristique, Espion. La première fresque choisie, située au lieu dit Croix-de-Chavaux, s’intitule « Vue de Montreuil », et réunit trois portraits de Montreuilloises anonymes, qui reflètent la pluralité ethnique de la ville. Voici l’un d’eux.

Plus de cent cinquante fresques d’artistes différents, femmes et hommes, s’épanouissent sur les murs de la cité : personnages, célèbres ou non, animaux, paysages, êtres imaginaires, scènes symboliques,… Même les fleurs parfois y poussent…

 

Cheminant toujours, je suis tombée en arrêt, rue Capitaine Dreyfus, devant « Les Antilles », du même Espion, qui représente une dame des îles à la peau verdoyante. Symbole à mes yeux de l’engagement écologiste déjà ancien de cette municipalité. Rappel aussi du penchant historique de Montreuil pour le spectacle. Ainsi, dans la comédie musicale américaine « Wicked » (2003), l’héroïne Elphaba affronte au Pays d’Oz la discrimination provoquée par la couleur verte de sa peau. Cette œuvre intrigante, issue d’un roman et qui donnera plus tard un film, est un hymne à la différence.

Deux photos de femmes ? me direz-vous. Que le genre masculin se rassure : sur les murs de Montreuil, on voit aussi foisonner, aux côtés des portraits d’Oum Kalthoum l’Égyptienne, de Barbara et de Rosa Parks (figure emblématique de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis dans les années 50), ceux de : Georges Méliès, Frantz Fanon, Coluche, Jean-Michel Basquiat, Tupac Shakur (sulfureux rappeur), Stéphane Hessel, Nelson Mandela, Tignous (caricaturiste de Charlie Hebdo, assassiné), Thuram et Zidane. Bien d’autres encore, mais la composition de ce florilège tardif est tout sauf fortuite.

Pour ne pas clôturer, on peut aussi contempler pensivement sur ces murs une « Dormeuse des Possibles » qui, selon le commentaire de son créateur, Sitou Matt, franco-togolais, « ne dort pas pour fuir, mais pour faire exister un monde meilleur ; à chacun de réveiller son rêve ».

 

Dans toutes ces peintures, peu de noir et blanc, beaucoup de couleurs, qu’on devine un brin criardes à l’origine pour résister aux intempéries, certaines fraîches, d’autres légèrement pâlies. Cet art se veut aussi art de l’éphémère et même du biodégradable… Les styles sont variés, souvent hybrides, panachés d’influences hétéroclites. Ici un hommage inattendu à Léonard de Vinci (« La Belle Ferronnière »), là une recherche indéniable dans le rendu d’un regard, ce qui peut sembler une gageure en art mural.

Ce ne sont ni Monet ni Matisse, que je chéris tous deux, c’est un art contemporain des rues.

On aime, ou pas. Ce que j’en retiens, c’est cette volonté de mettre en bouquets l’échange, la diversité des origines et des cultures. On peut bien entendu discuter des mérites comparés de l’assimilation, de l’intégration, de la juxtaposition communautaire et de la multiculturalité. Ce qui me paraît sûr : l’ouverture à l’autre est bien une richesse, pas un danger.

Les pisse-froid nationalistes et les réactionnaires grognons de tout poil, qui tremblent de voir se dissoudre leur précieuse identité fantasmée dans « l’invasion migratoire » et « le grand remplacement », n’ont pas compris grand-chose à l’évolution du monde… Mais le débat reste ouvert.

 

Ce texte est dédié à tous les empêcheurs de penser en rond.

La pensée sauvage est fleur vivace, qui peut aussi du reste se cultiver.

 

28 juin 2026

Des gouts et des couleurs

Kata

 

J’ai hésité… devais-je écrire « des gouts » ou « dégout » ? Ça dépend du sujet que je veux développer. Ça viendra certainement au fil de l’écriture.

Vendredi soir, j’ai regardé LE match de foot entre les Bleus (les Français, je précise pour celles et ceux qui seraient très très loin de l’actualité sportive du moment) qui jouaient en blanc et les Norvégiens qu’on aurait pourtant pu appeler « les Rouges » vu la couleur de leur maillot. Mais, il faut croire que seule l’équipe de France peut être appelée par une couleur, le bleu, même si elle joue parfois en blanc, comme ce vendredi. Allez comprendre !

Affalée dans mon fauteuil, j’entame la litanie habituelle : il fait chaud, il fait très chaud… Télé branchée. 21 h l’heure du match, c’est pourtant le début de la soirée, mais ce ne sera pas encore une soirée à la fraiche. Le soleil disparaît derrière les montagnes, enfin, comme les stores sont fermés, il faut que je m’en assure. Je les remonte et là… splendeur sous mes yeux, un ciel extraordinaire, un mélange de couleurs comme j’en avais rarement vu. Je me dépêche de photographier, j’hésite entre continuer à admirer le ciel bleu et rouge ou admirer ces mêmes couleurs sur les footballeurs. Des cris, des hurlements, devrais-je dire, me font tourner les yeux vers l’écran de la télé. Ça y est ! Un but, français bien sûr, le ballon se retrouve au fond des filets, envoyé par un pied de maitre, celui d’un dénommé Ousmane Dembelé, bien servi par un dénommé Kylian Mbappé au coup de pied tout aussi de maitre. Je m’attarde à regarder les embrassades des joueurs, à écouter les explications enthousiastes des journalistes-commentateurs. Quand je me retourne pour admirer à nouveau le ciel, le bleu a disparu il n’y a plus que du rouge. Même pas peur. Ce n’est pas un signe du destin, j’avais raison, les bleus vont largement gagner, Ousmane Dembélé marque deux autres buts et un petit jeune nouveau, Désiré Doué, marque le 4e. Les Norvégiens avaient pourtant inscrit un but en début de match, ils pensaient certainement faire souffrir les bleus en continuant à marquer. Que nenni, ils ont dû se rendre à l’évidence ils ont été bien battus, 4-1. Et alors ? Entre-temps, le ciel était redevenu tout sombre, seul brillait le pylône rouge, signe d’un air mauvais, air à respirer, bien sûr, et non pas l’air patibulaire de quelques sinistres individus trainant dans les rues de la ville.

C’est bizarre, mais en cette période où nombre de candidats se déclarent ou sont en voie de se déclarer comme postulant à la fonction de président de la République française, le foot est absent de leurs discours. Le RN et quelques extrêmes droitistes doivent être fort ennuyés. Ils prônent la remigration, renvoyer chez eux les migrants et empêcher que de nouveaux n’arrivent en fermant les frontières. Or, les 3/4 de nos Bleus sont des jeunes issus de l’immigration, 1re ou 2e génération. J’ai entendu Kylian Mbappé déclarer lors d’un entretien dans un documentaire : « la diplomatie du ballon rond s’identifie à nos valeurs : mixité, tolérance, respect ». Mais alors, le RN élu, comment va-t-il dissoudre une équipe mixte qui fait la fierté d’une bonne partie du pays ? Il y a pourtant peu de chance qu’il change de discours. Il va falloir y penser en allant voter l’année prochaine.

C’est en écrivant ces quelques lignes que le mot « dégout » prend tout son sens pour moi. On ne trie pas une population suivant la couleur de peau de ses représentants. Nous ne voulons pas de police ICE (police de l’immigration) comme aux États-Unis, nous ne voulons pas de refus de visa comme a été refusé celui de Lumumba Vea, de la République Démocratique du Congo, sous prétexte de risque d’introduction d’Ebola aux USA, alors qu’il s’agit plutôt d’un refus politique. En effet, ce Monsieur reste debout tout le match de son équipe en représentant la statue de Patrice Lumumba, opposant assassiné ; comme lors des matchs de la Coupe d’Afrique des Nations, où jouait l’équipe de RDC. Nous voulons une équipe qui nous représente dans notre diversité et… qui gagne.

Bon, attendons la suite de la coupe du Monde mardi prochain, match de 16e de finale contre la Suède. Décidément, les Bleus sont abonnés aux équipes du Nord. Bah ! Ils n’en feront qu’une bouchée de samia (brioche suédoise fourrée à la crème et à la pâte d’amande), foi de Kata.

 

Internet

27 juin 2026

Souvenirs troués… et de la nécessité de tenir journal…

Bernard M.

 

Alors que nous nous préparons à partir en Finlande durant la première quinzaine d’aout, me voici soudain confronté à une question qui me taraude, sans que je parvienne à lui donner réponse : mais bon sang, suis-je déjà allé en Finlande ?

Ça parait incroyable de ne pas se souvenir ou du moins de ne pas être sûr…

C’était en 1969 et/ou à l’aube des années 1970… Ai-je effectué un ou deux voyages ?

C’est que se mêlent en moi diverses images de voyage que je ne parviens pas à coordonner…

Je me revois, par exemple, dormir à la belle étoile sur le port de Lübeck avec mon copain Jean-François P. L’auberge de jeunesse était fermée ou il n’y avait plus de place. Compte tenu de la modestie extrême de nos budgets, pas question d’aller à l’hôtel. Donc, nous avions dormi dans nos duvets à même le quai, non sans ressentir une certaine angoisse. Nous avions attaché nos duvets ensemble nous disant qu’ainsi nous serions tous deux réveillés si un quelconque malfrat tentait de nous dévaliser. C’est l’image de cette peur qui est restée alors que tout le reste s’est effacé. Presque. Autre image infiniment plus plaisante. À Copenhague, nous croisons une très belle femme, cela dure quoi, trente secondes le temps de nous croiser, mais l’image est toujours là en moi, une femme portant pour tout vêtement, une robe au très large maillage, laissant deviner la pointe des seins et le triangle du pubis, une vision qui, vous l’imaginez bien, a fait saliver les ados que nous étions encore… J’ai l’image. Mais est-elle complètement fidèle ? C’est la grande question avec les souvenirs : exacte image du vécu ? Image tronquée ou magnifiée ? Ou même faux souvenir ? Et donc après Copenhague, qu’avons-nous fait ? Voyage en Suède ? Voyage en Finlande ? Tout cela en stop ? Aucun souvenir. À moins que nous ayons effectué un retour en France plus rapide que prévu ? En écrivant, cela semble sortir des limbes. Oui je me demande si ce n’est pas ça, un voyage interrompu, ce qui expliquerait l’absence totale de souvenirs de la suite, voyage interrompu peut-être, mais sans que m’en revienne la raison si tel a été le cas…

Autres images. Un autre voyage dans les mêmes années ? Cette fois mon covoyageur est un grand type, certainement plus âgé que moi, un Américain ou un Canadien. Nous nous étions rencontrés à l’auberge de jeunesse de Stockholm et avions décidé de cheminer ensemble vers le nord. Image prégnante de ce bref séjour à l’auberge : nous devisions avec un groupe de voyageurs. Parmi eux, un grand noir américain qui avait amené dans le dortoir une belle jeune Suédoise. Il la pelotait goulûment et la fille se laissait faire en manifestant des signes de plaisir. L’homme l’a fait s’allonger sur un des lits et a relevé sa robe, il s’est mis à caresser ses jambes nues, remontant en haut de ses cuisses aux limites de sa culotte. Ses doigts allaient et venaient jusqu’au bord de son sexe. Vous imaginez la fascination des quelques autres garçons qui étions autour, plus jeunes pour la plupart et moins expérimentés, devant ce spectacle. La fille a soudain rabattu sa robe et s’est redressée. Elle a dit qu’elle devait partir maintenant. Elle a proposé qu’on se retrouve en ville dans l’après-midi en disant à notre intention qu’elle viendrait avec des copines à elle. Mais ni elle ni ses copines ne sont venues au rendez-vous et nous sommes restés avec notre frustration…

Avec mon comparse nous avons donc rejoint la ville minière de Kiruna, en stop, je suppose. De là nous avons fait l’ascension du point culminant de la Suède, le Kebnekaise. Notre équipement était loin d’être adapté. Ses tennis et mes pataugas, c’était un peu juste dans la neige, comme étaient un peu légers nos K-way dans le vent et les bourrasques neigeuses qui nous ont accueillis au sommet ! À la redescente arrêt dans une ferme où nous avons été accueillis comme des rois, un bon repas reconstituant, une bonne nuit et un solide petit-déjeuner et une dame qui n’a jamais voulu que nous lui laissions la moindre contribution. Puis nous sommes passés en Norvège et avons gagné les îles Lofoten. Souvenirs merveilleux de l’auberge de jeunesse au bord du fjord, le sauna et les plongeons dans l’eau fraîche, la pêche miraculeuse depuis le ponton devant l’auberge, il s’agissait juste de se poser là avec une canne à pêche des plus rudimentaires et de lever vivement celle-ci dès que ça mordait, c’est-à-dire sans arrêt ! Puis retour en bateau ou en train jusqu’à Oslo, où nous nous sommes séparés. Et aucun souvenir de mon retour jusqu’à Paris… Et en tout cas, à coup sûr, aucune traversée de la Finlande dans ce second voyage. Donc, peut-être finalement y suis-je allé au cours du premier avec mon copain JFP… Ou pas ?

Bref j’ai quelques images de ces voyages, mais que de trous… Aucune vision générale pour recoller ces images ensemble. À l’époque je ne prenais pas de photos. Et je ne tenais pas de journal. Tant pis pour le vieux monsieur qui aujourd’hui, serait heureux de reconstituer l’ensemble du périple, mais quel dommage ! De la nécessité de tenir journal !

 

27 juin 2026

Du temps à ne rien faire

Nadpic

 

Il y a quelques jours, j’opte pour la télévision en journée, 40° sur le balcon, 32° dans l’appartement. Après la lecture d’un roman Les vivants, premier d’Ambre Chalumeau, que j’ai lu en quelques heures et que j’ai bien apprécié, je change donc d’activité si je peux le dire ainsi.

Mon ex-mari, que j’héberge plusieurs jours peut, lui, rester sans rien faire. Rien ! Regard dans le vague, immobile, en contemplation ou méditation sans le savoir ? Toujours est-il qu’il sait faire ça et bien, moi pas.

Un petit jeu, un livre, un café à déguster doucement en faisant quelques pas, oui, mais rien du tout ? Je tiens sans doute cela de ma mère qui, dès qu’on baillait aux corneilles, nous secouait. Même la lecture n’était pas une activité assez dynamique pour elle.

J’en reviens à la télévision. Proposition sur Arte, je fais mon intello du jour qui ne regarde que les choses faites pour, c’est loin d’être le cas !

Miss Daisy et son chauffeur, de quoi oublier les rideaux tirés. Curieusement, je ne l’avais encore jamais vu. Peut-être pour ne pas pleurer d’émotion à la fin ? J’ai beaucoup aimé.

J’ai délaissé l’émission diffusée juste avant. J’ai des pratiques anciennes qui consistent à regarder la télévision sur un poste de… télévision, incroyable !

L’émission, délaissée en partie, était autour de Valéry Giscard d’Estaing. Homme dont on vante là l’humour et la modernité.

Aussitôt je me rappelle l’album de Renaud privé d’antenne, la chanson Hexagone censurée, car trop subversive ; je me souviens de cette chape de plomb qu’était cette ère où nous, jeunes, sentions évidemment qu’un autre monde était possible. Loin, bien loin de ce qu’on montre de ce personnage dans son château d’Estaing.

Ces temps derniers, des émissions autour de Jacques Chirac m’interpellent également. Un homme présenté comme adorable, bon vivant, rieur, coureur de jupons, mais on en rit.

Là encore, à part manger des pommes, seul conseil drolatique à retenir, les qualificatifs qui me viennent ne sont pas de ceux-là ! D’autres… oui !

 

Je ne nomme qu’eux et pourtant, il y en a bien d’autres ! Des exemples multiples, personnes qui disparaissent et dont on prône les louanges, après. Des êtres affreux parfois ou justes minables pour d’autres, qui deviennent exceptionnels et à honorer sans retenue.

 

Est-ce finalement ce que je fais avec mes anciens ? Mon père en premier, dont j’ai tant souffert des travers et dont je loue cependant le souvenir d’un être quasi parfait.

Ma grand-mère, peste devant l’éternel et dont l’éternité n’a pas voulu, a désormais pour moi l’image de cette dame ronde au tablier bleu permanent et au rire sonore.

Protège-t-on les souvenirs et reflets doux seuls gardés des membres de la famille, d’amis, d’illustres personnages pour en faire un monde plus acceptable ?

La pénible grand-mère Daisy ne laisse-t-elle pas après le mot Fin du film, l’empreinte d’une gentille femme à qui on pardonne tout ?

 

J’écris ce billet. Je tourne la tête, B. est à la même place dans mon fauteuil confortable qu’il a adopté dès son arrivée, il ne bouge pas. Il pense, ou pas ?

Je ne résiste pas longtemps. « Ça va ? Tu es bien ? Tu as l’habitude de rester au calme sans rien faire ? »

Réponse « Pas vraiment. » Décryptage, quand il répond ça : il ne sait pas. Il poursuit « Je prends un livre ou je dessine. Mais je ne peux plus lire alors… »

Tant pis pour La Faute à Rousseau bien accueillie dernièrement chez moi, des livres avec Images, j’en ai plein.

La peine m’envahit quand il reste de longues minutes sur la même page.

Même s’il était très flegmatique le temps de notre vie commune, la maladie de Parkinson réduit son énergie à néant. Je veille sur lui quelque temps, une amitié particulière a remplacé nos amours.

Quand il partira pour toujours, s’il part le premier, je sais déjà que j’oublierai ses travers, nos heurts passés, j’en suis certaine, car c’est déjà le cas.

 

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