Un oublié… ?
Kata
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Dans un commentaire sur le texte « La nostalgie, camarade » d’Elizabeth LC. j’avais écrit que j’étais ravie de toutes les marques d’affection données à Catherine Ringer à l’annonce de son décès, ravie d’avoir pu la revoir au travers la rediffusion de documentaires ou de spectacles, où elle était l’héroïne. Je faisais remarquer que le cinéaste Tony Gatlif était décédé une semaine avant elle, que sa mort avait bien été annoncée, mais aucun documentaire ou film n’avait été programmé à la télévision, sur aucune chaine, contrairement à la coutume permettant de se remémorer et revoir une personne du milieu du spectacle récemment décédée.
Est-ce un « oubli » ? Toutes les chaines auraient souffert d’une perte de mémoire en même temps ? Évidemment, les Tsiganes, dont Tony Gatlif a été le digne représentant, n’ont pas bonne presse. Je voulais réparer à mon petit niveau cette injustice par un texte sur Grains de Sel, contant un de ses films.
Tony Gatlif, c’est d’abord la musique, pas n’importe laquelle, surtout la musique tsigane. Tous ses films en sont imprégnés. J’ai revu Gadjo Dilo (L’Étranger Fou) plusieurs fois primé, très cru autant dans ses paroles que dans certaines scènes, super acteurs, super musique, mais je lui préfère Latcho Drom.
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Latcho Drom (Bonne Route), pas une parole, c’est un long voyage musical de l’Inde, plus exactement du Rajasthan à l’Espagne, plus exactement à l’Andalousie. En fait les peuples roms sont semblables, quel que soit leur pays d’origine. Uniquement de la musique, des instruments, des chants. Même si on ne comprend pas les paroles des chants, on se sent embarqué dans les différents épisodes de ce long voyage.
J’essaye de résumer, de trouver les liens par les images, car je ne comprends pas les paroles des chants. Je voudrais partager mes émotions, même s’il n’est pas possible de tout raconter.
Au Rajasthan, on voit des familles marcher dans une sorte de désert, pieds nus, les femmes dans leurs superbes tenues traditionnelles, quelques animaux en laisse, une carriole tirée par un âne et un zébu. Elles arrivent dans un endroit, où se trouve installée déjà une famille. Les chants ont accompagné la marche, ils n’ont pas cessé, la danse commence avec une petite fille qui se met à tourner, une jeune femme en fait de même. Que se prépare-t-il ? Les femmes se repeignent, se maquillent, puis tout le monde va s’installer autour d’un arbre et chante, les instruments de musique sont sortis et résonnent. Une partie des hommes et des femmes pratiquent une célébration, faite de musique instrumentale, de chants et de danses. Dommage, je ne comprends rien, tout le monde a l’air sous le charme. Le cinéaste fixe un feu, et au petit matin, tout le monde part en formant une caravane.
Arrivée au bord de l’eau… tiens, les vêtements ne sont pas les mêmes, quelques bâtiments tout ronds, nous sommes sans doute en Égypte. À l’intérieur de l’un d’eux, musique et danses, les instruments de musique sont plus nombreux et différents des précédents. Un homme chante, je ne comprends pas non plus. Une femme danse, les spectateurs serrés les uns contre les autres participent à leur manière en approuvant ce qu’ils voient et entendent. Une fenêtre à barreaux, une tête d’enfant qui regarde et derrière de l’eau et… changement de décor, un enfant joue d’une sorte de cithare au bord de l’eau, des barques passent, puis des bateaux et nous voilà devant une mosquée où un muezzin appelle à la prière. Nous sommes à Istanbul. Des enfants traversent des vieilles rues pour aller au marché, une petite fille veut vendre des fleurs, un père donne une leçon de percussion à son fils, la musique redémarre. Scènes de la vie quotidienne : un coiffeur, un petit cireur de chaussures. Un tour dans des ruelles, attroupement devant un montreur d’ours, passage sur un pont, sans doute le pont au-dessus du Bosphore, arrivée dans un café bondé, musique typique, le violon apparaît, une clarinette, un djembé, une sorte de xylophone, des percussions, puis des gens dans la nuit, la lune énorme, de l’eau. Au petit matin, petite maison, petit enfant marchant sur une petite plage, musique différente, xylophone, le violoneux tire des sons pleurards avec un fil sur ses cordes et chante, nous sommes en Roumanie. Inutile de souligner la différence entre le palais de Ceausescu et les petites maisons d’un village gitan, ça se voit. Les musiciens s’apprêtent, sortent des maisons un par un, c’est un cérémonial des musiciens du groupe Taraf de Haïdouks, les villageois les suivent, les femmes dansent.
Un cheval apparaît sur la colline, puis on assiste à une chevauchée à travers les arbres, toujours en musique, pour arriver sur une voie de chemin de fer. Le train file, son bruit remplace la musique, des passagers à l’intérieur, des oiseaux en bandes le survolent. Une femme et une fillette chantent, paysage désertique. C’est d’une tristesse infinie.
Un groupe d’une bonne vingtaine de personnes suit les rails à pieds et arrive en face d’une gare où une femme et son petit garçon sont assis sur un banc et semblent attendre, elle, yeux baissés comme au bord des larmes. Le groupe fait un feu de camp, le gamin le rejoint, la musique démarre, nous sommes en Hongrie. Violon percussion, claquette avec des cuillères, chants. Le gamin danse et finalement fait sourire sa mère. Le groupe traverse les voies pour accueillir les passagers du train, qui s’arrête là.
Le train redémarre, le groupe s’en va et des fils de fer barbelés devant un ciel plein de nuages apparaissent Un chant s’élève et j’entends le mot « Auschwitz » des pas dans la neige, des arbres nus, la voix d’une vieille femme. Je ne me suis pas trompée, elle a un numéro tatoué sur le bras et doit certainement chanter ses horribles souvenirs du camp. Les Tsiganes ont leur Shoah appelée Samudaripen ou Pojarmos. Nous sommes sans doute en Hongrie.
On traverse la forêt, on monte dans les arbres avec les hommes et les femmes qui s’y installent, un homme chante, c’est triste. Ils ont l’air de vivre là-haut, les fils de fer barbelés sont encore là.
Et puis, on repart, à pied, toute une famille, dans le froid et la neige, une carriole tirée par un cheval, accueillie par des aboiements de chiens, on ne s’attarde pas.
La carriole fait place à des roulottes tirées chacune par un cheval. Elles sont quatre à traverser une petite ville, silencieuse, volets fermés, puis continuent sur une route étroite bordant des champs, protégés par des fils de fer barbelés. Aïe ça n’augure rien de bon… Tout le monde s’installe dans un champ, se lave et lave les chevaux dans le ruisseau proche, ce sont des vanniers qui s’installent pour confectionner des paniers et autres ustensiles, mais… voilà deux hommes, sans doute les proprios dont l’un a un fusil de chasse à l’épaule. Visiblement ils leur donnent l’ordre de décamper, ils partent et ils se retrouvent sur une petite route qui va les emmener… Nous sommes en Serbie ?
Un gitan dans une belle voiture leur court après, emmène les musiciens… et, par de grandes et larges routes genre nationale, arrive à une église, où ils doivent jouer. Il n’y a que des guitares, la musique a changé. Ils commémorent Sainte Sarah, ils sont arrivés aux Sainte-Marie de la Mer. En ressortant de l’église, le violon retrouve sa place parmi les autres instruments. Les musiciens défilent avec des milliers de personnes, on aperçoit la mer et les cavaliers de la Camargue et, pour couronner le tout, un concert absolument génial démarre dans un restaurant, un guitariste solo qui donne envie de crier et de chanter et le violon s’en mêle !
Et on repart, dans une voiture conduite par un enfant… il s’agit d’un jeu, comme dans une fête foraine, et une grande route défile et nous emmène. Un chant arrive aux oreilles, un enfant chante du flamenco, accompagné par un guitariste, une femme se met à danser. Nous sommes donc en Andalousie ; le public frappe dans ses mains en cadence, une deuxième femme arrive, puis une troisième. La danse finie, on recommence avec une autre danseuse, les femmes du public tapent dans leurs mains et chantent, une autre femme arrive, puis un homme. Tout le monde a l’air tellement heureux, mais ça ne pouvait pas durer. Les habitations des gitans sont murées, on voit les ouvriers monter le mur brique par brique et les habitants obligés de sortir des maisons.
Sur les hauteurs de la ville, un enfant, qui a assisté à l’édification du mur, fait un feu de camp, une femme chante au-dessus de la ville, des femmes tapent dans leurs mains en réponse, devant les immeubles vides aux volets fermés… tout est à l’abandon et eux doivent partir…
Le film s’arrête là, les Tsiganes sont arrivés au bout de leur voyage en Europe, mais ils sont toujours présents avec leurs chants, leurs danses et leur musique. Elle me fait rêver. Je reverrai Latcho Drom, je réécouterai la musique des Roms de tous ces pays et j’en aurai les larmes aux yeux, comme maintenant, tellement elle me plait, belle et émouvante.
Internet
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Le Monde | Tony Gatlif, réalisateur de « Gadjo Dilo », est mort, à l’âge de 77 ans.
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Ange | Entretien avec Tony Gatlif | UniversCiné
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