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Grains de sel

Grains de sel
Grains de sel

Blog créé par l'Association pour l'autobiographie (APA) pour accueillir les contributions au jour le jour de vos vécus, de vos expériences et de vos découvertes culturelles.
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Commentaires récents
29 octobre 2026

Des lectures et de la littérature

Bernard M.

 

Je lis des journaux, des magazines, des documents du fonds pour en rédiger l’écho et bien des livres de toute sorte… Mais je trouve que je ne lis pas assez de littérature…

D’abord il y a la lecture du Monde. Ça m’envahit trop. Je voudrais m’en désintoxiquer, mais je n’y arrive pas. J’y passe tout de même entre une heure et une heure et demie par jour entre la version papier et certains articles lus sur le téléphone. Bien sûr je suis très loin de tout lire, mais je survole l’ensemble et j’ai développé un certain art de la lecture diagonale pour les articles que je ne lirai pas de façon approfondie. Mais il y a des séries vraiment intéressantes par exemple, cette plongée dans l’Amérique d’aujourd’hui en suivant la mythique Route 66 de Chicago jusqu’à la Californie.

À cela s’ajoute la lecture de magazines, celui du Monde le samedi, enfin des quelques articles valables au milieu d’une masse de pages sans intérêt et polluées par la publicité, Télérama le mardi, complété par des hors-séries parfois passionnants, comme le dernier sur Gustave Fayet, que j’ai déjà évoqué ici. Et bien sûr, la lecture de nos Faute à Rousseau et cahiers de l’APA, dont je viens juste de recevoir la dernière livraison, avec un beau numéro 103 consacré à l’humour et un cahier reprenant la collecte du blog sur le thème de « l’APA et moi ». Sans oublier la lecture de notre cher blog. Nos ami(e)s ont été assez prolixes ces derniers temps. Belles ouvertures vers « d’autres vies que la mienne » pour reprendre le titre de Carrère, mais tout cela est bien chronophage.

Il y a aussi quelques lectures pensums. Non qu’elles ne soient pas intéressantes, mais elles s’imposent à moi de l’extérieur, sans répondre à une véritable envie spontanée. Ainsi en est-il de lectures à effectuer sur les textes déposés auprès de l’association afin d’en rédiger l’écho de lecture. Ainsi en est-il aussi de livres sur lesquels j’ai des articles à rédiger pour La Faute à Rousseau. J’ai repris dans ce but les livres d’Hubert Reeves évoquant ses promenades d’herborisation dans son havre de Malicorne. Et je vais également relire Être un chêne de Laurent Tillon. Tout cela pour notre prochain numéro qui sera consacré à la nature dans le droit fil de nos belles Journées de l’autobiographie de Massacan.

Bref, tout cela pour dire qu’il me reste peu de temps pour plonger en littérature hors de toute contrainte ou commande. Et pourtant, quel plaisir quand on s’échappe ainsi. Je me souviens de ma lecture de La maison vide de Mauvignier ou La preuve de mon innocence de Jonathan Coe au début de cette année. Mais il y en a eu si peu d’autres au cours de l’année ! Alors, c’est avec un immense plaisir que je me suis plongé ces jours derniers dans A voix haute de Polina Panassenko. Là, on s’envole à suivre les péripéties d’une collégienne russe vivant en France partie rencontrer son grand-père à Moscou avant de retrouver la même, quelques années plus tard, intégrant une célèbre école d’art dramatique russe, puis se lançant dans une quête sur l’histoire familiale plus ancienne dans les méandres du stalinisme finissant. C’est un roman, mais, si on lit la notice sur l’autrice dans Wikipédia, on comprend que celui-ci est fortement autobiographique. C’est écrit d’une plume alerte, riche de formules percutantes habiles à dessiner un portrait ou évoquer une situation en quelques mots, on sourit beaucoup, car c’est plein d’humour. Mais c’est aussi riche d’éléments documentaires qui évoquent avec profondeur l’histoire russe récente. Oui, ce livre est de la véritable littérature. Me voici aux deux tiers de ma lecture et je cours m’y replonger…

 

27 octobre 2026

Garance, un film majeur

Elizabeth LC.

 

Il y a bien longtemps qu’un film ne m’avait fait autant d’effet. Je ne connaissais absolument pas les films précédents de Jeanne Herry. Celui-là m’a attirée par son sujet original. Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, petit résumé (avec l’aide d’Allociné) : Garance est une jeune actrice de théâtre, pas une star. Elle gère et « assure » tout de son mieux, vaillante, énergique, et elle trouve dans l’alcool un carburant, un réconfort. Elle nous raconte (on a parfois sa voix off) un parcours de huit ans de travail, de rencontres, de fêtes et d’angoisses, de joies et de coups durs. Elle consomme toujours plus d’alcool, jusqu’à découvrir la potentialité de la mort qui l’amènera à une décision radicale.

Le film est entièrement porté par Adèle Exarchopoulos qui réussit là dans le rôle-titre une performance exceptionnelle (et je mesure mes mots). Non pas que les autres acteurs soient mauvais, ils sont tous excellents, à commencer par Sara Giraudeau qui joue la compagne de Garance. Mais celle-ci est présente avec maestria dans absolument toutes les séquences. Jeanne Herry réussit de manière impressionnante à nous montrer les galères de sa vie quotidienne, les impasses relationnelles, les angoisses auxquelles seul répond l’alcool. Samuel Douhaire (dans Télérama) note qu’on ne nous dit jamais pourquoi Garance boit, et boit jusqu’à devenir la proie de cette addiction : mais c’est facile à deviner, elle boit par difficulté d’être, d’exister, tout simplement.

Sujet difficile, dimension tragique, mais il y a aussi des moments où on rit franchement, et tout cela se mélange sans prévenir, comme dans la vie. Mention spéciale aussi au rôle de la médecin addictologue qui intervient dans le dernier tiers du film, fonction difficile, rôle nuancé.

Enfin la cinéaste n’a pas oublié de faire un clin d’œil aux Enfants du paradis, film de 1945 d’où provient le prénom de son héroïne, en insérant une séquence particulièrement piquante…

(image Allociné)

 

27 octobre 2026

Mémoire

Nadpic

 

SMS bref entre voisines reçu il y a quelques jours : l’une d’entre elles a perdu son père.

Soutien, mots doux. On n’est pas des amies, mais devenues des « copines » oui, avec ce que ça comporte d’échanges, de rires et d’émotions quand elles arrivent dans une vie. Même à la ville, on peut reconstruire un esprit de village avec ses voisin(e)s.

Le 29 octobre, ça fera 50 ans que le mien de père est mort, ce n’est même pas l’âge de la voisine concernée par la perte qui la touche.

50 ans ! C’est loin, c’est près, c’est encore bien là dans ma vie. Tri des photos de ma mère partie en EHPAD et hop ! Le visage d’un papa éternellement jeune réapparaît. Tenue de marin dans sa jeunesse, de pilote d’hydravion rires aux lèvres avec les copains, de regard triste au fil des années, comme un regret affiché.

Comme chaque année depuis… enfin, depuis longtemps, je trinquerai le 29 en sa mémoire et en celle de Brassens, même « genre de gars » taiseux, même jour d’un mois d’octobre pour s’éclipser.

Son sac de marin, dessin d’un de ses amis.

26 octobre 2026

Des p’tits trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous…

Christina Schwab

 

Beaucoup d’entre vous se souviennent sans doute de Juliette Greco dans Le poinçonneur des Lilas… la chanson de Gainsbourg, mais, comme on l’écrit dans certains films… tout a commencé quelques heures plus tôt.

Octobre est un mois assez chargé pour moi… Voyez plutôt, j’ai perdu mon premier fils le 2 octobre, je me suis mariée pour la troisième fois le 13 octobre, je me suis mariée pour la seconde fois le 23 octobre (la première fois c’était le 27 septembre – donc ça ne compte pas – mais la consule de l’ambassade de France était tellement bourrée qu’elle a écrit le 17, ce qui m’arrangeait bien parce que c’était la date anniversaire de mon papa), et j’ai donné naissance à mon premier fils le 30 octobre… vous suivez ?

En bref, chaque année, nous essayons de faire quelque chose de spécial pour célébrer notre anniversaire de mariage à Jean-Paul et moi-même, le 13 octobre, si vous avez bien suivi… et cette année, pour nos 31 ans, nous sommes retournés au Bois de Chênes qui a vu les évolutions de mon chéri en culottes courtes entre ses 3 et 5 ans (environ). Nous avons repris une chambre dans le petit village situé à la fin du parcours et nous sommes montés en bus à Begnins, le village du début de parcours, le but étant de rallier les deux comme de bien entendu. Nous avons crapahuté pendant deux grandes heures, en « cambant » par-dessus les arbres, en traversant des buissons de houx en totale liberté (aïe ça pique ! Attention les yeux !) et en étant désolés de ne pas trouver d’eau dans le Lac Vert alors qu’il avait plu à « roye » à peine trois jours plus tôt. Mais bon, on ne va pas reprocher à la terre d’avoir tout bu après ces trois mois de sécheresse intense, n’est-ce pas ?

Le soir, nous avons fêté notre union comme il se doit au restaurant… et fait le bilan de ces dernières 31 années… savouré un bon film et passé une bonne nuit après avoir mutuellement pommadé nos futures courbatures (on ne crapahute plus impunément à 70 ans comme à 30 !). Le lendemain, retour sur les lieux du crime, mais cette fois – après un délicieux petit déjeuner pris au village – en nous contentant de descendre la côte qui mène au Sentier des Toblerones, puis en longeant le petit ruisseau appelé la Serine. Nous nous étions levés très tôt (c’est souvent ainsi quand on ne dort pas dans son lit), aussi nous avions parcouru notre partie du sentier avant dix heures. Ayant fait et vu tout ce que nous souhaitions faire et voir, nous avons décidé de rentrer plus tôt, après avoir annulé notre réservation au restaurant pour midi.

Court trajet en train entre Gland et Lausanne… bonne surprise à Lausanne, le train pour Yverdon nous attendait sur la voie d’en face, pas besoin d’emprunter le passage sous voies. Nous nous installons au wagon-restaurant pour un café bienvenu. Et là… nous nous faisons contrôler. C’est rare, mais ça arrive. Pour nous entendre dire que notre billet n’est pas valable parce que nous avons deux heures d’avance sur l’horaire mentionné… et que, en conséquence, nous voyageons avec un titre de transport non valable d’où une amende plutôt salée. Je pensais naïvement que le simple fait pour un contrôleur de scanner notre QR code montrerait bien que le billet avait été utilisé… toute cette technologie doit bien être exhaustive, non ? Mais non, ce n’est pas ainsi que cela se passe dans notre beau pays entièrement ouvert aux touristes (friqués, s’entend). Je mentionne nos 31 ans de mariage, je reçois un gentil sourire et la dame sort un moment du compartiment pour aller discuter avec ses chefs. Je pensais (naïvement toujours) qu’elle allait demander une dérogation pour mes beaux yeux… que nenni, elle se rapplique, humiliation suprême avec deux tickets pour nous offrir un café la prochaine fois que nous prendrons le train, avec les compliments chaleureux des CFF (Chemins de Fers Fédéraux) pour notre anniversaire ! Quant à la « prune », elle était bien concrète, elle est de 90 frs (nonante) par personne, ce qui monte le tout à 180 frs pour les deux, ni plus ni moins… C’est là que les petits trous de la chanson interviennent…

Lorsque j’étais petite fille et que nous prenions le train avec nos parents, nous recevions des tickets de train en carton (4 cm sur 2 cm) dans lesquels les contrôleurs faisaient de petits trous, à chaque étape du parcours, dans un périmètre différent du ticket selon une codification bien précise. On pouvait alors voyager à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit avec notre ticket, puisqu’on voyait bien quand il avait été utilisé. Simple, non ? Gamins, nous adorions les collectionner et je me souviens aussi de ces vacances de rêves dans un bled de Suisse alémanique où la maman qui me recevait était garde-barrière et où, avec sa fille qui avait mon âge, nous jouions pendant des heures dans la petite station. Celle-ci était désaffectée sauf pour les barrières bien sûr, mais on lui avait abandonné tout son équipement interne, sans doute trop cher à déplacer. Nous étions tour à tour, Ruth ou moi, contrôleuse ou vendeuse et nous allions aussi, entre deux trains, coller notre oreille au rail pour voir quand arriverait le prochain omnibus… autant de merveilleux souvenirs.

Pour en revenir à cet anniversaire, Jean-Paul ne s’est pas laissé pourrir la journée et, même si un peu plus choquée que lui, j’ai mis cinq minutes de plus à remettre l’incident à sa juste place dans la gravité des choses, c’est-à-dire celle d’une ineptie de plus dans ce monde de dingues, nous gardons un souvenir magnifique de ces instants partagés.

De retour à la maison, j’ai immédiatement fait opposition (parce quand même, il ne faut pas trop déc… non plus) et ChatGPT m’a bien aidée, en quelques secondes, à pondre le courrier ad hoc, à trouver l’adresse (bien cachée) sur laquelle l’envoyer, ce qui a conduit dans les 24 h (efficacité tout helvétique) à une réduction de 80 frs de la facture initiale… Ouf, c’est toujours cela que l’ennemi n’aura pas. Utilisée ainsi, la technique a du bon !

Et nous avons bien retenu la leçon… savoir à l’avance où, quoi, quand et comment ! Vous avez dit « liberté » ?

J’ai mis du temps à oser m’exprimer ici, tant j’ai conscience de la futilité de mes petites anecdotes en regard de la gravité des événements mondiaux. Cela ne veut pas dire que je n’en tiens pas compte. Je vous lis tous attentivement et constate à chaque fois mon impuissance. Cela n’empêche pas l’empathie.

J’ai bien reçu aussi le cahier de l’APA et la Faute à Rousseau… et comme je suis fière de me trouver dans ces pages ! C’est un sentiment d’appartenance très précieux pour moi. Merci à tous ceux qui travaillent pour rendre cela possible. Qui donnent de leur temps, de leur énergie et nous font bénéficier de leurs compétences. Merci !


 

26 octobre 2026

Chroniq’hebdo | De nos échanges, de la vieillesse, de l’APA

Pierre Kobel

 

À lire vos échanges de commentaires, on comprend ce que l’actualité a de préoccupant. J’en viens à la conclusion de Gavril : « L’important, pour tous et toutes, pour moi aussi, c’est d’être au clair sur ce qui compte à nos yeux, et de continuer à lire, à écouter, à observer, et à apprendre. » J’ajouterai, d’être capable aussi de s’écouter et de se respecter, ce que nous faisons dans ces pages. Mon père, qui abusait souvent des aphorismes, répétait celui-là dès qu’il se sentait déstabilisé dans une conversation : « La liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres. » Un précepte des plus dangereux si on l’applique systématiquement et qui laisse la porte ouverte à tous les autoritarismes. Imaginons ce que certains en feraient s’ils arrivent au pouvoir. On mesure déjà ce que le désordre et la violence d’une journée de manifs autorisent à un pouvoir démocratique dont je me demande s’il ne cherche pas plus à se rassurer lui-même plutôt que de rassurer la population.

 

Identités

Je vois les champs la mer couverts d’un jour égal
Il n’y a pas de différences
Entre le sable qui sommeille
La hache au bord de la blessure
Le corps en gerbe déployée
Et le volcan de la santé

Je vois mortelle et bonne
L’orgueil qui retire sa hache
Et le corps qui respire à pleins dédains sa gloire
Je vois mortelle et désolée
Le sable qui revient à son lit de départ
Et la santé qui a sommeil
Le volant papitant comme un cœur dévoilé
Et les barques glanées par les oiseaux avides
Les fêtes sans reflet les douleurs sans écho
Des fronts des yeux en proie aux ombres
Des rires comme des carrefours
Les champs la mer l’ennui tours silencieuses tours sans fin

Je vois je lis j’oublie
Le livre ouvert de mes volets fermés.

 

Je me rassure en lisant mon ami de longue date, Paul Éluard, celui qui m’a fait oser écrire quand j’avais dix-sept ans. Je repense à ce que j’écrivais la semaine dernière de la résistance nécessaire, y compris la vieillesse venue. Parce qu’il faut vivre ! En lisant Montaigne dans le Dictionnaire amoureux que lui consacre André Comte-Sponville, je trouve ce passage des Essais qui me parle :

« Que je me chatouille, je ne puis tantôt plus arracher un pauvre rire de ce méchant corps. Je ne m’égaie qu’en fantaisie et en songe, pour détourner par ruse le chagrin de la vieillesse. Mais certes il y faudrait autre remède qu’en songe : faible lutte de l’art contre la nature. C’est grande niaiserie que d’allonger et anticiper, comme chacun fait, les incommodités humaines ; j’aime mieux être moins longtemps vieil que d’être vieil avant que de l’être. Jusqu’aux moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les empoigne. »

 

N’en déplaise à mon corps, à ma santé, à mes bobos et à ceux qui passent plus de temps à s’appesantir sur cela plutôt que de vivre et de jouir de l’existence, je suis comme Montaigne, je préfère profiter du temps qui me reste et ne pas m’attarder à cet inéluctable contrariant.

À quoi bon la sagesse ? À quoi bon le raisonnable si c’est pour vivoter ? Bientôt je vais participer au vide-maison de ce qui fut la demeure de mes parents depuis les années 70. Elle trouve un nouvel occupant, il faut débarrasser le plancher ! J’essaie de ne pas avoir d’amertume, d’être positif, mais je ne peux m’empêcher de voir là, la mise en disparition de leurs existences. Ce n’est pas une page qui se tourne, c’est une page arrachée. Alors, à quoi bon s’économiser, se montrer précautionneux si c’est pour en arriver là ? Mais bon, ce que j’en dis, ça n’engage que moi…

Pour terminer sur une autre note, je reviens à ces pages et vous savez quoi ? Je crois que j’en suis devenu un peu accroc. Quand personne n’envoie de billet durant plusieurs jours, je me sens en manque, vite je m’inquiète, je me demande si la chose ne s’épuise pas, si tout le monde va bien. Et quand ma messagerie me rassure en affichant un de vos envois, je me dis que ma journée est gagnée.

Et puis comme vous, j’ai reçu la dernière Faute à Rousseau et le cahier L’APA et moi. Ce qui me réjouit le plus, ce n’est pas d’y avoir contribué, c’est ce que ces publications ajoutent à ce que j’écrivais précédemment quant à nos échanges, la richesse, l’accessibilité. Pour moi, c’est une des qualités premières de l’APA que cet équilibre entre le savoir des gens du sérail et la force des expressions des gens lambda. On ne remerciera jamais assez Philippe Lejeune d’avoir contribué dès les débuts de l’association à cet équilibre.

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)

25 octobre 2026

Les Misérables en manifestation

Kata

 

Victor Hugo a écrit Les Misérables au XIXe siècle, nous sommes au XXIe et pourtant… est-ce un éternel recommencement ?

J’écris en cette deuxième journée de manifestations. Je suis très inquiète, que s’est-il passé ? Que va-t-il se passer ? Dans plusieurs villes les manifestations sont interdites. À Grenoble, au grand dam de certains commerçants, la préfète a déclaré un couvre-feu à partir de 18 heures dans certains quartiers, notamment au centre-ville. Les bistrotiers, les restaurateurs, sans parler des gestionnaires des salles de cinéma, ne sont pas contents. Ils vont manquer une soirée de travail importante, le samedi, il y a toujours du monde.

Lors de la première journée de manifestations du 17 octobre, il y a eu beaucoup de casse et même l’incendie d’un magasin qui a failli embraser complètement l’immeuble au-dessus. Un passant a commencé à l’éteindre, avant même l’arrivée des pompiers, à prévenir les habitants de sortir vite-vite. Le magasin est complètement détruit, les appartements ont besoin d’un sérieux rafraichissement. Heureusement, il n’y a eu ni mort ni blessé.

Ce samedi 17 octobre donc, des barricades se dressaient au milieu de nombreux carrefours, les jeunes encagoulés et les policiers se battaient, chaque camp avait ses armes, envois de morceaux de barricades, de mortiers d’artifice ou de pierres d’un côté, riposte par des nuages de lacrymos, course à pied et matraques de l’autre. Je revenais d’une manif joyeuse et bon enfant, ce sont les scènes de violence qui me sont restées dans la tête, sans parler du souvenir de l’âcreté des lacrymos respirés. Plusieurs magasins ont été détruits, des vols, beaucoup, sont à déplorer.

Devant la colère des commerçants, la préfète a donc pris la décision d’instaurer un couvre-feu après les manifestations prévues ce samedi 24 octobre après midi, plutôt que les interdire. Une jeune fille, lycéenne de son état, est l’invitée chouchou de certaines chaines télé, notamment Cnews. En direct. Louise Montangon, digne représentante du RN, affirme à plusieurs reprises et avec le plus grand sérieux en parlant des jeunes de l’extrême gauche : « Ils sont affreux. Ce n’est pas une attaque physique, ça ce voit qu’ils vont pas bien »… Pfff ! Quelle observatrice !

Comment va se terminer ce 24 octobre ? Nous sommes nombreux à être inquiets. Deux rassemblements sont prévus, un des lycéen.nes et étudiant.es et un autre des gilets jaunes et de tous les mécontents de la vie chère. De statiques, ils vont se transformer en marcheurs actifs. Ils doivent converger et se rendre ensemble jusqu’au parc Paul Mistral et le palais des sports est le terminus prévu de la manifestation.

Mais quelle est donc la relation avec Les Misérables de Victor Hugo, que j’ai évoqué ?

« Misérable » peut avoir plusieurs significations. Parlons de la plus courante : « Qui est dans une extrême pauvreté », écrit Le Robert. Oui, c’est devenu le cas d’une bonne partie de la population française, 18 %, dont les comptes en banque sont dans le rouge avant la fin du mois, indique un sondage IPSOS. « environ un Français sur quatre déclare être en situation précaire, dont 77 % évoquent des revenus insuffisants pour expliquer leur situation, même ceux qui travaillent. La précarité a augmenté en 2026. C’est bien la misère que décrivait aussi Victor Hugo.

Malheureusement, nous avons affaire à un gouvernement que j’ose qualifier d’analphabète et de sourd, il ne sait pas lire les cahiers de doléances enfermés dans des tiroirs depuis des années et n’écoute pas les revendications des jeunes inquiets de leur avenir. S’il avait eu un peu de considération pour la « piétaille » en proposant quelques réformes, rien ne se serait passé, nous serions dans le calme plat des vacances de la Toussaint. Mais non, il faut un peu d’agitation pour donner libre cours à la répression. C’est bien déjà ce qu’il s’est passé lors de la première journée de manifestations du 17 octobre. Des jeunes montaient des barricades, des répressifs les en chassaient sans ménagement. C’est là qu’on aurait pu voir et entendre des descendants de Gavroche chanter à tue-tête :

 

{Gavroche}.

Je suis un va-nu-pieds
Mais, nu, le pied va quand même
Je prends ce qui me plaît
Pour payer, pas de problème
Je fais des pieds de nez
Aux marchands et à leurs dames

{Tous}
Et pour te rattraper
Il leur faut plus d’un gendarme !

{Gavroche}
On me connaît partout
De Clignancourt à Belleville
Je suis aimé par tous
Sauf par les sergents de ville
Je vis de ce qui vient
Et de ce qui ne vient pas
Sans savoir à l’avance
L’menu du prochain repas
Misère est mon trousseau

Il est tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau

Exit Gavroche du 19e, place aux Gavroches du 21e et à leurs compagnons sur lesquels s’acharnent les sergents de ville actuels. « Enquête sur les blessés du 17 octobre », annonce un article de Mediapart. Heureusement pas de morts, les Gavroches sont toujours vivants et ont fait encore parler d’eux en ce deuxième jour de manifestations. À Grenoble les manifestants défilaient joyeusement, en tête après les gilets jaunes une batucada donnait le rythme, le grand lézard orange avait laissé la place à un petit bleu tout mignon. Dans le cortège il y avait des gavroches sympas, mais il a fallu que des encapuchonnés fassent encore des leurs, à essayer de casser ou au moins taguer quelques commerces sur le parcours.

À l’arrivée au parc Paul Mistral, raconte le Dauphiné Libéré, certains manifestants voulaient transformer l’ancien anneau de vitesse en piste de danse. Un orchestre faisait déjà résonner ses instruments, les marcheurs se transformaient en danseurs. Mais ça ne plaisait ni aux casqués, ni aux encapuchonnés, faux gavroches, apparemment très contents d’en découdre avec la police. Étonnant, aucun camp n’appréciait les jets d’objets divers et variés lancés sur lui. L’un balance ses armes habituelles, pierres et mortiers. Mais l’autre riposte à coups de bombes lacrymos et même de bombes assourdissantes. L’air étant devenu irrespirable, les musiciens, les danseurs et tous les autres marcheurs ont dû fuir. Les encapuchonnés se sont déplacés vers le centre-ville. L’heure du couvre-feu ayant sonné, tout s’est arrêté petit à petit…, désolée, mais même pour terminer ce texte, je ne suis pas allée voir. Courageuse, mais pas téméraire, Kata, surtout que, paraît-il, le centre-ville était bloqué par des hommes en noir, ceux qui ont un casque sur la tête et ont le droit de circuler même pendant le couvre-feu.

Combien étaient-ils à Grenoble, les « Misérables » du XXIe ? Trois cents étudiants + 10 000 gilets jaunes et amis, a dit la police, étonnant, personne n’a donné le chiffre de la CGT. Peut-on en conclure qu’ils étaient plutôt près des 20 000 manifestants ? Je les ai vu passer, tous ces « Misérables », pendant plus d’une heure, alors 10 000 + 300 ? Il y a ceux qui voient et ceux qui ne veulent pas voir.

J’ai comme l’impression que je pourrai reprendre l’histoire des nouveaux Misérables samedi prochain, sinon par écrit, au moins dans ma tête.

 

PS Je viens d'apprendre que, pendant la manif, plusieurs fois des encapuchonnés ont voulu s'attaquer à des commerces, alors que, lors de la manif précédente, les casses de commerces se sont faites en dehors des cortèges. Plusieurs manifestants ont envoyé des vidéos sur les réseaux et aux journaux, montrant ces mêmes encapuchonnés poursuivis par des manifestants, se réfugiant derrière les policiers.

Bizarre, non ? Et même à l'arrivée, les fameux encapuchonnés auraient attaqué les forces de l'ordre pour arrêter la fête par des jets de lacrymo en retour. Ce ne serait pas une provocation de l'extrême droite alliée aux forces dites "de sécurité" ?

 

Internet


 

22 octobre 2026

Pierre Bergounioux | Carnets de notes – 2021-2025

Brigitte Fauquet

 

Je suis depuis des semaines le rythme de la vie de Pierre Bergournioux, qu’il a consignée fidèlement, jour après jour, sur 5 ans, en quelque 700 pages, un corpus important, à valeur de témoignage. Celui d’un homme du 20e siècle – il a 77 ans – qui s’étonne de notre 21e siècle, tellement plus rapide que celui du siècle précédent, celui de sa jeunesse et de sa maturité. Ces Carnets sont le fruit de la réflexion d’un vieil homme qui se penche sur son passé riche de rencontres, d’amitiés, de travaux littéraires et sur son présent menacé par les affres de l’âge, tenaillé par la peur de mourir – il est cardiaque – et constamment étonné par la fuite du temps.

Mais l’on rencontre à travers ses pages un grand vivant. J’ai été touchée, chez lui, par cette attention à la vie quotidienne, au temps qu’il fait, aux variations de saison, aux fleurs, aux arbres, aux oiseaux, aux papillons, au monde vivant. Il fait ainsi alterner son souci de la nature avec son travail d’écrivain : la préparation de ses causeries à la radio, de ses entretiens – celle avec Augustin Trapenard m’a particulièrement retenue – les séances photos chez lui à Gif-sur-Yvette, les commentaires de « livres pauvres », les visites à Paris, exténuantes, d’expositions d’amis artistes – il a été professeur à L’École des Beaux-Arts – la participation à des foires du livre, les séances de dédicaces, la recherche de ferronneries pour son travail de sculpteur sur métal, ses relations avec ses anciens élèves – il a été professeur de lettres – et surtout, il lit tous les jours, à en perdre l’esprit, aucun champ de connaissance ne lui est étranger, un encyclopédiste extraordinaire. Donc une vie très riche et tournée vers les autres.

Mais ce qui m’a plus retenue, c’est son attachement à sa terre natale, la Corrèze, ce pays perdu du Limousin. Car c’est son identité de Corrézien qui le définit le mieux. Il retourne souvent, là-bas, aux Bordes avec sa femme, qu’il s’étonne d’aimer et d’être aimé comme aux premiers jours, et ses petits enfants ; là, il retrouve ses amis d’autrefois, ses condisciples de Brive et remontent les souvenirs de sa mère sur cette terre sauvage, tant aimée.

Internet

21 octobre 2026

Actualités

Bernard M.

 

Ce samedi, jour de la « manif », le groupe toulousain de l’APA se réunissait dans sa salle habituelle du Faubourg Bonnefoy pour une rencontre autour de Stéphanie Fontez et de son livre Découvrir l’écho des signes, en présence de Florence Houmad, son amie sourde qui l’a fait entrer dans ce monde particulier. Elle y raconte son apprentissage de la langue des signes ainsi que le développement de son amitié avec Florence. Nous n’étions pas très nombreux en raison de la situation et notamment des difficultés dans les transports, mais la rencontre a été passionnante pour la vingtaine de personnes présentes. C’était très intéressant d’essayer de décoder les interventions de Florence et d’une autre personne sourde présente dans l’assistance avant que Stéphanie ne la traduise en mots sonores pour nous, entendants. Il était aussi réjouissant de percevoir l’extrême complicité et la reconnaissance mutuelle entre les deux femmes. À divers moments, au loin, nous avons entendu des explosions, venant des boulevards où se tenait la manifestation, signes des tensions qui y étaient en cours.

Après la réunion, je me suis rendu sur place un peu pour humer ce qui se passait et surtout pour me rendre au cinéma où je suis allé voir Minotaure, un excellent film d’Andrei Zviaguintsev à la fois remake de La Femme infidèle de Chabrol et radiographie de la Russie après le lancement de « l’opération spéciale ». Quand j’en suis sorti, la manif proprement dite était terminée. Quelques feux de cartons brûlaient encore ici ou là et au loin, au-delà de la place Jeanne d’Arc, on devinait un nuage de fumée et des groupes de CRS en faction.

En rentrant paisiblement vers ma chambrette toulousaine (enfin, paisiblement, pas tout à fait, j’ai encore croisé un feu de cartons et traversé un rideau de fumée rue Matabiau qu’une habitante tentait d’éteindre avec un seau d’eau), je m’interrogeais sur les causes de tout ceci, sans être encore au fait de l’ampleur des incidents et pillages à Paris et dans d’autres villes. Comment en est-on arrivé là ? Au-delà de la masse des manifestants pacifiques, comment s’explique qu’une partie de la jeunesse, bien au-delà de black blocks ou d’activistes d’ultragauche, soit dans une forme de sécession violente avec la société et avec la république ? Sans doute est-ce une réaction au mépris dans laquelle elle est tenue, mais aussi, plus profondément, de l’inquiétude ou plutôt de l’anxiété face à l’avenir, entre crises écologiques, menaces de guerre et perspectives de travail obscurcies par les développements ultra-rapides de l’intelligence artificielle. Pour certains, notamment dans les secteurs les plus marginalisés de la société, c’est vraiment « no futur ».

Tout ceci malheureusement ne peut que conforter le RN, déjà favori pour les présidentielles, en exacerbant la demande d’ordre et d’autorité. J’ai participé à la primaire sociale-démocrate et j’ai voté Glucksman. Je suis conscient de diverses ambiguïtés et insuffisance de son programme, mais je partage sur l’essentiel sa vision tant en politique internationale que dans sa volonté d’un développement de l’économie appuyé sur la mise en œuvre d’une véritable transition écologique. Je voudrais éviter qu’on se retrouve dans la situation délétère d’avoir à choisir entre Mélenchon et Le Pen. Je pense que, personnellement, dans une telle hypothèse, je voterai Mélenchon, un peu en me bouchant le nez, mais je sais que nombre de mes connaissances s’y refuseraient et préféreraient dans ce cas se réfugier dans l’abstention. Une alternative est indispensable. Souhaitons qu’elle se construise et que Glucksman parvienne à fédérer autour de lui, ce qui est loin d’être acquis. D’autant qu’il a été transparent lors des événements de ces derniers jours, ses réserves à aller sur le terrain sont un mauvais signe. Cela dit elles s’expliquent aussi par la campagne de dénigrement, pas seulement en mots, mais aussi en actions, type enfarinage, que lui font subir certains militants LFI, fidèles à un comportement qui cherche toujours à favoriser la conflictualité plutôt que l’apaisement.

Cherchant des photos en ligne pour illustrer mon billet, je suis tombé sur des images évoquant un autre 17 octobre. Mais oui. Souvenons-nous. C’était en 1961, les ratonnades meurtrières qui ont vu de nombreux Algériens précipités dans la Seine qui a donné lieu ensuite à diverses manifestations, dont celle du 8 février 1962, qui s’est terminé tragiquement au métro Charonne, laquelle a été suivie quelques jours plus tard par un immense défilé de protestation. C’est de ces événements que datent les tout premiers éléments de conscience politique du petit collégien de cinquième que j’étais à l’époque.

Bon, pour l’instant, mon actualité la plus immédiate, ce sont les vacances scolaires et le débarquement chez nous de nos deux petits zouaves. Allez, concentrons-nous sur l’immédiat, retour à mes vieux Tintin et à mes Petits Nicolas, décidément aussi indémodables les uns que les autres, à des parties endiablées de 1000 Bornes et de Cluedo et à des balades dans la campagne environnante…


 

19 octobre 2026

Chroniq’hebdo | Du courrier postal, de l’actu et de la démocratie

Pierre Kobel

 

Je ne sais pas vous, mais moi, quand je sors de chez moi, je ne peux m’empêcher d’ouvrir ma boîte aux lettres, même si je sais qu’il n’y aura rien dedans ou quelque publicité qui part aussitôt dans la poubelle, et que je serai déçu. Mais j’attends toujours le miracle d’une lettre, de l’envoi d’un recueil et, parfois cela arrive. Parfois je suis tenté de demander à mes correspondants, ici ou ailleurs, de m’écrire par voie postale. Pour le plaisir, pour le fun, pour plus d’humain dans les échanges ! Et puis je sais bien ce que les courriels ont de rapide, de pratique, d’utile. Mais l’écriture manuelle, c’est autre chose et je m’attriste de voir disparaître ces traces physiques des autres. Dans un coin d’une pièce, j’ai un sac rempli de courriers. Il s’agit de ceux que j’avais reçus pour mes 60 ans. Une amie avait demandé à soixante personnes de mes connaissances de m’écrire un courrier postal à cette occasion. Il faudra un jour que je les scanne et que j’en fasse un album.

Connaissez-vous l’art postal ? Certainement vous avez déjà vu de ces enveloppes décorées jusqu’à devenir des œuvres d’art. Car une lettre, ce n’est pas que le contenu, c’est aussi ce qu’elle vous dit avant même d’être ouverte. Et je retrouve ce texte de la poète Marina Tsvétaeva, traduit par Elsa Triolet :

La lettre

Ainsi l’on n’attend pas les lettres,
Ainsi l’on attend une lettre.
Un morceau de chiffon avec
Un ourlet de colle
Autour. À l’intérieur, rien qu’un
Mot et le bonheur. Et c’est tout.

Ainsi l’on n’attend pas la joie,
Ainsi l’on n’attend que la fin
Vienne : une salve de soldats,
Trois petits quartiers de
Plomb au cœur. Un brouillard rouge.
Cela seulement. Et c’est tout.

Non pas le bonheur – je suis vieille !
La fleur, le vent l’a balayée !
Mais le rectangle de la cour,
La bouche noire des fusils.

(Le rectangle d’une lettre : encre,
Charmes et envoûtements !)Mais
Pour le dernier sommeil mortel,
Personne n’est jamais trop vieux !

Le rectangle de cette lettre.

*

Des images d’actualité ramènent aux violences urbaines qui accompagnent les manifestations lycéennes et étudiantes, des commentaires se rapportent à la fusillade d’Aubagne et au profil du jeune garçon qui a tiré. Si les deux faits n’ont pas de lien apparemment, je ne suis pas loin de penser comme certains qu’ils sont chacun le résultat d’une même propagation de la haine et de l’hostilité par les réseaux extrémistes qui savent combien le développement des radicalités et de la violence peut conduire plus sûrement au pouvoir. Quand je vois les bandes de cagoules noires qui pillent les magasins, ils me font plus peur pour ce qu’ils annoncent que pour ce qu’ils font. Les destructions d’aujourd’hui, c’est le ferment d’une haine entretenue et distillée pour porter au pouvoir ceux qu’elle sert. Je suis vieux et j’en ai assez de ces influenceurs de tous bords qui se servent des médias et des réseaux sociaux pour créer un climat anxiogène, de ces politiques qui brutalisent l’opinion pour prendre le train en marche au lieu de travailler à la protection de la république et à la reconstruction d’une vraie parole démocratique. Je suis vieux, mais pas assez pour ne pas m’opposer à ceux qui, dans la rue, dans les sphères d’influence et au pouvoir, méprisent, chacun à leur façon, la population et la manipulent au lieu de faire œuvre d’intelligence éducative.

Je sais ce que mes propos ont d’idéaliste. Ce ne sont que des protestations dans le vent dont tous ces gens n’ont rien à faire et qui ne trouveront écho qu’auprès de ceux qui pensent comme moi. Mais je ne peux m’empêcher de penser que chaque parole qui refuse cet état de fait est un acte de résistance. Et aujourd’hui cette résistance démocratique est non seulement nécessaire, mais c’est notre dernier rempart contre la haine généralisée avant un ordre à sens unique et une autorité sans partage.

*

Tandis que j’écris je reçois le dernier billet de Bernard qui s’inquiète de ne pas être trop grave. Est-ce être trop grave que d’évoquer la mort et ce qu’elle implique puisqu’elle fait partie de notre vie ? J’étais, il y a quelques jours, aux obsèques d’un ami un peu plus jeune que moi que je connaissais depuis cinquante ans. En pensant à lui, je me disais que j’enterrais par là même une partie de mon passé. Difficile de se retourner sur son existence et d’admettre l’inéluctable.

Et j’aime ce qu’écrit Max Alhau :

Les mots comme une source
ignorante du fleuve,
les mots qui se déploient
refusant la douleur
ou bafouant la mort.

Les mots jamais de trop
et qui brûlent sans cesse
au plus vif de la nuit.

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)

18 octobre 2026

Retour de manif

Kata

 

Des ami.es et moi nous sommes donnés rendez-vous dans un angle du Jardin de la place Victor Hugo 15 minutes avant le début de la manif. Il y avait déjà tellement de monde que nous avons mis un temps infini avant de nous retrouver.

Sans le faire exprès, nous sommes au milieu du rassemblement des jeunes lycéens et étudiants. Ambiance sympa, les jeunes crient, brandissent leurs pancartes ou tiennent une banderole qui traverse la rue, un animal bizarre, sorte de grand lézard sur deux pattes, rigolard, danse avec eux,

Un tracteur conduit par un paysan hilare traverse la foule, il va certainement retrouver ses copains et on attend, on attend.

Combien la police va-t-elle annoncer de manifestants ? 1 000 ? 2 000 si elle est bien lunée ? Perso, je n'ai jamais vu autant de monde à une manif, même celle qui avait réuni 15 000 personnes contre la venue du papa Le Pen ou en hommage aux assassinés de Charlie et de Kacher. La CGT annonce au minimum 22 000 personnes.

On se met enfin en route, enfin, façon de parler, on doit bien faire cinq pas avant une nouvelle pause, en continuant à papoter et à écouter ce qui se dit autour de nous. Ca y est, cette fois on avance en direction des quais pour longer l'Isère avant de bifurquer et retrouver les places et les rues du centre ville. Cette année la cérémonie habituelle rappelant les centaines de morts parmi les manifestants algériens pour la paix en Algérie, poussés dans la Seine le 17 octobre 1961 par la police de Papon, ne pourra avoir lieu. Les autres années, après des discours, les participants jetaient des fleurs dans l'Isère.

Mais l'attente était trop longue, le mal au dos est revenu, n'étant pas encore très loin de chez moi, je décide de rentrer.

D'abord petite halte sur un banc au bord du jardin, très étonnée, je regarde la foule passer devant moi, ce n'est pas le chemin annoncé et le gros de la manif continue à marcher vers l'Isère.

Je reprends mon chemin. Tiens, bizarre, les voitures peuvent circuler sur un boulevard très passant. Pourquoi la police n'a pas carrément fermé le centre ville ? Les voitures pourraient très bien passer par les boulevard extérieurs ! Les bus et les trams ne fonctionnent pas, c'est vrai, mais les déplacements ne pouvaient pas attendre dimanche ou lundi ?

J’arrive sur le cours pas loin de l’immeuble où j’habite. Au carrefour y a beaucoup de noirauds (jeunes en pantalon et blouson noirs, une capuche sur la tête). Un monsieur m’arrête « N’allez pas plus loin, les flics sont là aussi », « Mais je veux juste traverser, j’habite en face », lui dis-je. Et là je comprends, un nuage de lacrymo arrive. Vite, vite, un jeune pas cagoulé se précipite et frappe à la porte d’un petit restaurant, juste derrière nous. « Vite vite ouvrez, il y a une mamie avec moi » La porte s’ouvre et nous nous précipitons à l’intérieur. « Venez avec nous au fond, vous serez plus à l’abri » Nous patientons un moment et, quand nous pensions que ça allait se terminer, une bombe lacrymo tombe juste devant l’entrée et la fumée passe sous la porte. Tout le monde tousse, pleure, on me propose de l’eau oxygénée pour les yeux. Je prends une photo. La photo n’est pas trouble, ce sont les gaz entrés dans le restau, qui donnent ce rendu. Heureusement ça n’a pas duré longtemps, les jeunes ouvrent la porte et me font sortir. Le nuage s’est dispersé, l’un d’eux me raccompagne vite fait jusqu’à la porte de mon immeuble. J’entre juste à temps. Ces jeunes ont été absolument adorables et efficaces. Je monte chez moi, les tirs reprennent, je vois de la fumée noire, des barricades brulent. Bref, c’est le chaos dans le quartier il a duré encore plusieurs heures.

Je m’en suis bien tirée.

Mes ami.es m’appellent, ils ont pu aller presque jusqu’à la fin du trajet prévu, mais les policiers ont réussi à scinder le cortège en plusieurs petits cortèges. Ils étaient assez écœurés, la manif n’avait plus la même force du nombre alors que les casseurs n’étaient pas avec eux.

À l’arrivée prévue au parc Paul Mistral, il paraît que tout le monde s’est dispersé en fuyant les lacrymos, qui continuaient à arriver sur eux alors que les casseurs n’étaient pas là.

Quelle conclusion, certainement provisoire ?

Pourquoi y a-t-il autant de jeunes cagoulés fauteurs de troubles, de feux, de casse de commerces, même protégés par d’épais panneaux en bois qui n’ont pas résisté, de vols et, bizarrerie, ce sont les mairies de villes de gauche qui ont été visées : Paris, Lyon, Marseille, Grenoble, etc., Limoges aussi, pas de gauche, mais où des policiers poursuivis s’étaient réfugiés.

Cette année, plus de 100 000 jeunes ont réussi le bac, mais n’ont pas de place pour continuer leurs études. Pas de travail sans formation et pas de chômage, puisqu’ils n’ont jamais travaillé. Parcoursup existe depuis 2018 et a toujours créé des problèmes. Faut-il rappeler les jeunes arrêtés lors de la première manif, à genoux, mains sur la tête, pris en photo par des policiers rigolards ?

Qu’est-ce qui a été fait pour donner une réponse positive à ces jeunes inquiets de leur avenir ? Rien

Faut-il s’étonner qu’il y ait autant de jeunes cagoulés sans espoir en l’avenir ? Sauf peut-être dans le deal ? La casse ? Connaissent-ils Alphonse Allais : « C’est fou comme l’argent aide à supporter la pauvreté ! »

N’auraient-ils pas été achetés pour semer autant de désordre, hier, en jetant l’anathème sur les vrais braves manifestants contre la vie chère et l’amélioration des conditions d’étude dans les lycées et les facs et sur les maires PS ou écolos à qui reprocher leur alliance avec LFI ? Enfin, ce que j’en dis…

Que va faire le gouvernement ? Continuer à jeter la responsabilité des troubles sur les jeunes et l’extrême gauche et ne proposer aucune solution aux problèmes véritables posés par une partie de la population ? S’il continue à clamer que les parents vont payer et sortiront des logements sociaux, c’est que, vraiment, il n’a strictement rien compris.

En conclusion, je ne suis vraiment pas tranquille pour notre avenir en général. Moi, j’ai vécu. Dans quel monde vont vivre mes petits enfants et les générations qui arrivent ?

Internet


 

18 octobre 2026

Directives anticipées ?

Bernard M.

 

Chaque fois que l’on doit subir une anesthésie générale, ce qui m’est arrivé tout de même trois fois au cours de ces dernières années (pour une coloscopie, pour l’opération de ma hernie inguinale, pour mon opération de la jambe après ma chute du mois de janvier), dans la multitude des paperasses à remplir, figure un questionnaire sur le thème « Avez-vous rédigé des directives anticipées ? Les avez-vous communiquées et auprès de qui ? »

À chaque fois je me dis « ouh, là, là oui, il faudrait que je fasse cela », mais après je n’y pense plus et donc je ne l’ai toujours pas fait. J’y repense aujourd’hui, car, dans mon laborieux travail visant à désherber ma bibliothèque et à réduire quantité de dossiers qui, dans leurs boîtes d’archives, prennent aussi pas mal de place dans mes rayonnages, j’ai dépouillé le carton consacré à mon père.

Et je suis retombé sur le document manuscrit qu’il avait écrit.

« Ceci est mon testament.

J’exprime, en cas d’accident de santé, la volonté formelle de ne faire l’objet d’aucun acharnement thérapeutique.

Si, à la suite d’un tel accident, je me trouvais plongé dans un état d’inconscience ou de conscience minimal, je désire ne pas être maintenu en vie par une nutrition et une hydratation artificielle.

Obsèques civiles. Incinération. Les cendres peuvent être déposées dans le caveau de Réalmont. »

Suivaient quelques lignes dans lesquelles il exprimait la volonté de favoriser un peu ma sœur par un versement complémentaire « par préciput et hors part » pour tenir compte de sa situation financière moins favorable que la mienne.

Il a rédigé ce document en février 2015 peu avant ses 90 ans. Il lui restait huit années à vivre, en bonne santé jusque vers 95 ans, mais marqué à partir de ce moment par la tristesse du décès de sa fille, ma petite sœur, dans le temps sombre du Covid, en décembre 2020. Elle n’a pas été emportée par le virus, mais par le cancer contre lequel elle luttait depuis plusieurs années.

La question de l’acharnement thérapeutique ne s’est pas posée. Dans les derniers temps, il était très affaibli et l’infection pulmonaire qui l’a atteint a eu raison de lui très vite, il n’a passé que quelques jours à l’hôpital, j’étais venu en urgence à Paris, arrivé tard le soir je comptais aller le voir le lendemain matin, mais j’ai eu un appel de La Salpêtrière en pleine nuit me disant que c’était fini.

Il y a le côté indéfini de la formule « les cendres peuvent être déposées ». Ce n’est pas une injonction, juste une suggestion. On pourrait fort bien décider de les déposer ailleurs. Il ne veut en aucun nous obliger si nous avons un autre souhait. Mais comment en avoir un ? La suggestion, de fait, vaut injonction.

Après les obsèques à Paris, j’ai donc rapatrié l’urne dans le sud-ouest. Ce blog en porte trace dans le billet Mon père sur mon dos ainsi que dans le billet Dernier voyage.

L’endroit n’est pas bien loin, mais il n’est pas sur nos itinéraires, nous n’y connaissons personne, n’y avons ni famille, ni amis et donc nous n’y allons pas, ce qui m’attriste un peu. Nous ne sommes même pas allés voir si les petits travaux de nettoyage et de rénovation de la pierre tombale que nous avions commandés ont été fait correctement. Allez, il faut que nous y allions faire un tour un jour prochain, cochon qui s’en dédit…

Bref, tout ça pour dire qu’il faudrait que je rédige enfin ces fameuses directives anticipées. Je pense que j’y mettrai aussi ce refus de l’acharnement thérapeutique (d’ailleurs, maintenant, on pourrait même aller plus loin avec ce que dit la récente loi sur la fin de vie), bien sûr obsèques civiles et crémation, mais, après, que faire de l’urne ? L’enterrer au pied d’un bel arbre au fond du jardin ? Mais en ville c’est interdit. Disperser les cendres dans la mer ? Ou bien, pour moi qui fus assez montagnard, quelque part dans le massif du Mont-Blanc que j’ai beaucoup arpenté ? Au lac Jovet, par exemple qui était une de nos excursions préférées effectuées sûrement pas loin d’une dizaine de fois, soit comme but, soit comme point de passage de randonnées au-delà ? Bof ! Je résiste à l’idée, sans doute parce que je résiste à l’idée de dispersion et d’absence d’un lieu identifié où pourrait se manifester le souvenir. Rassembler plutôt. Alors ? Dans le caveau de mes grands-parents maternels à Annecy, où est aussi ma mère ? Ou bien en terre tarnaise, auprès de mes grands-parents paternels et de mon père ? Oui je crois que ce serait mon option, à la fois parce que je me suis toujours senti plus proche de mon père et que j’ai beaucoup plus connu mes grands-parents paternels, moins âgés, plus complices que mes grands-parents maternels. Et parce que décidément, je ressens de plus en plus ces douces collines occitanes, entre Tarn et Lauragais comme étant mon pays.


 

14 octobre 2026

Les défis de la transmission

Mireille Podchlebnik

 

Le 4ème Forum Génération de la Shoah avait cette année pour thème « Les défis de la transmission ».

Le Mémorial de la Shoah avait organisé pour cet évènement : entretiens, ateliers, parcours, concerts et une pièce de théâtre « Ne pas oublier » présentée le soir de l’inauguration.

Le parcours que j’avais choisi pour clôturer les journées était celui du 11e arrondissement avec le Gymnase Japy qui fut le lieu d’arrestation des juifs convoqués par un billet vert en mai 41 et le lieu de rassemblement lors de la rafle des 20 et 21 août 41 qui a concerné mon grand-père et son frère. Le groupe s’est arrête devant plusieurs lieux symboliques comme la Place Voltaire, l’école de la rue Keller où un témoin de l’arrestation de son père a évoqué ces journées noires... chaque participant a pu entrevoir et parfois révéler une part de son histoire.

Ces journées furent riches de rencontres, émotions et échanges avec une belle participation des jeunes générations, ceux que l’on désigne comme 3ème et 4ème génération de la Shoah.

La présence de cette jeune génération en raison des thèmes qui leur étaient liés est devenue fondamentale pour la poursuite de la transmission car les survivants s’éteignent peu à peu et le négationnisme, la méconnaissance de l’histoire et la désinformation s’infiltrent insidieusement dans la société. En résulte l’antisémitisme croissant que tous constatent avec un pic depuis le massacre du 7 octobre 2023 survenu en Israël. Cette question a d’ailleurs fait l’objet d’un atelier « Après le 7 octobre, être jeune et juif dans la société française ».

J’ai eu le plaisir d’être invitée une nouvelle fois comme intervenante à un atelier intitulé « Transmettre mon héritage culturel et identitaire par la création artistique ». J’ai présenté mon travail artistique qui a débuté et se poursuit par la poésie en passant par la photographie, la musique et les sculptures d’arbres qui m’occupent depuis peu.

Avec moi se trouvaient 3 autres artistes, deux beaucoup plus jeunes que moi (ce qui commence à devenir très facile!) une bédéiste et la réalisatrice de la pièce de théâtre présentée au premier jour et un homme de ma génération, artiste et graphiste.

Les présentations ont suscité intérêt et questions comme : Quelle place prend l’art dans la transmission, a-t-elle un rôle dans l’apaisement des souffrances ou traumatismes, se poursuit-elle à vie, etc. ?

Peut-être que certains parmi vous auraient quelques réponses à apporter !


 

14 octobre 2026

Aux frontières de l’impossible… mon TOP 10 (2/2)

Malcolm

 

Alors bon, il me faut bien en venir au vif du sujet (j’ai toujours un peu de mal…) : comment dans tout cela retenir 10 titres, « préférés » ? Eh bien, en faisant comme je l’ai dit au début de mon précédent billet ! Mais souffrez quand même (vous aussi, y a pas de raison !) que je triche un peu, en citant parfois d’autres titres marquants du (de la) même artiste, mais sans les inclure dans ma liste, ou bien en proposant, astucieusement, un(e) autre interprète (par exemple, pour rétablir la parité…).

Roulements de tambour…

A la 10ème et néanmoins très glorieuse place dans ce si délicat classement, j’invite Daniel Balavoine à me lancer encore une fois son fabuleux SOS d'un terrien en détresse (composé par Michel Berger pour « Starmania » en 1978), qui « me parle » beaucoup, comme on dit… Il est précédé de peu à la 9ème place par notre regrettée Françoise Hardy, dont j’ai retenu un joli titre moins connu que ses grands classiques de début de carrière : Clair-obscur (tiré de son 23ème album, éponyme, sorti en 2000), car sa musique en a été écrite et jouée par le génial guitariste-compositeur Khalil Chahine (un autre maître pour moi, avec mon cher Pat…) ; le morceau de Françoise figure sur deux des albums de Khalil (une version chantée et une autre, instrumentale). Et là maintenant, juste devant Françoise, à la 8ème place, mais « qu’est-ce qu’y fait, qu’est-ce qu’il a, qui c’est celui-là ? » ; si ça se trouve, il est encore en train de chercher « une fille qui voudrait bien de [lui] ce soir un quart d’heure » ? Oui oui, c’est bien lui, Pierre Vassiliu, avec ici son très poétique questionnement : Amour - amitié (1970). Quant à Véronique Sanson, elle s’est subrepticement glissée devant lui, à la 7ème place, en déclarant tout de go qu’elle était Amoureuse : j’ai découvert son magnifique premier disque éponyme à sa sortie en 1972, peu de temps avant de rencontrer mon amoureuse à moi (qui possédait elle-même le disque) et de me lier pour la vie avec elle (pas Véronique, Nicole !). C’était peu de temps avant que Christophe ne vienne nous enchanter de ses merveilleux Mots bleus (1974), « ces mots qu’on dit avec les yeux » et qui lui valent cette belle 6ème place dans mon classement. Juste derrière… France Gall : en 1977, France vient titiller le cœur du jeune adulte anxieux que je suis déjà avec son triste constat : « Si, Maman, si, Maman si tu voyais ma vie… je pleure comme je ris, si Maman, si, mais mon avenir reste gris et mon cœur aussi »). Et comme si ça ne suffisait pas, cette même année 1977 et dix ans après avoir enchanté mes oreilles (et mon cœur) d’ado (déjà perturbé) avec sa question « Sous quelle étoile suis-je né ? » (« je n’ai pas décidé de voir le jour, je n’ai pas décidé ce court instant d’amour… »), avec son drôle d’ « Oiseau de nuit » paumé, et bien sûr ce pressant désir (encore inassouvi dans les années 60) de faire (et d’oser dire aux copines) « L’amour avec toi », voici donc Michel Polnareff qui me balance aux oreilles (sur Radio-France Internationale) sa douloureuse Lettre à France (non, pas à France Gall !). Je vis à ce moment une des pires années de ma vie, professionnelle et familiale : alors que je fais mon service militaire en coopération dans l’est de l’Ethiopie, débute la Guerre de l’Ogaden ; nous sommes évacués sur la capitale Addis Abeba et mon épouse Nicole (souffrant d’une hépatite virale) et mon fils aîné Ewan (âgé d’un an) sont, par sécurité, rapatriés en France. Contraint de terminer mon service dans un autre poste, je vais rester seul, séparé de ma petite famille, pendant six longs mois... Chaque fois que j’entends les paroles de Michel Polnareff (et l’effet perdure…), je leur donne un autre sens que les leurs et je pleure… « Depuis que je suis loin de toi, je suis comme loin de moi, et je pense à toi là-bas… […] Oui, j'ai le mal de toi parfois [mais non, tout le temps !], même si je ne le dis pas, je pense à toi tout bas… ». Cette émotion particulière conduit Michel à la 4ème place, juste au pied d’un podium où je vois s’agiter bien du monde… Mais que vois-je ? Quatre personnes encore pour trois places, aïe, aïe, aïe ! Et une seule femme. Et tous les quatre des « géants » (dont une géante) de la chanson. Et tous parlent d’amour, avec tant d’amour… Il va me falloir ruser. Tricher en fait!

Bon, la grande Edith ne cherche pas le conflit et elle accepte, tout en douceur, de monter sur la troisième marche. Mais que va-t-elle nous y chanter ? Les souvenirs émergent. Je dirais même que c’est la foule ! L’un d’eux sonne à la porte de mon cœur : alors que, à peine âgé de 7 ans, j’avais été mis en pension dans l’Yonne chez un oncle et une tante (des « vieux », c’est-à-dire tous deux dans la soixantaine !), « Milord » passait souvent à la « TSF » et mon oncle chantonnait avec Edith… A la fin de la chanson, je voyais parfois ses yeux, bleu acier, s’embuer quand elle disait : « mais vous pleurez, Milord ? Ça j’l’aurais jamais cru… ». Je n’ai jamais osé lui demander pourquoi… Plus tard, nombre de mélodies des chansons d’Edith sont entrées dans mon répertoire guitaristique (non chanté) : « La foule », justement, « Sous le ciel de Paris », « La vie en rose » …). Mais il me faut choisir… ce sera, on lui doit bien ça, son immortel Hymne à l'amour.

Et me voici donc avec mes 3 mecs pour les deux places du haut du podium. Score actuel hommes-femmes : 4-4. Impasse totale ! Mais c’est qui d’abord, ces mecs ? Ben, ceux de la célèbre photo d’eux tous ensemble, bien sûr, le poster incontournable (ci-joint). Impossible de les départager, donc grosse triche (et bazar !) finale… Ex-aequo ? Ce serait un peu gros… Qui donc devant Edith ? Ça s’agite, ça fait du bruit. L’un des trois peut-être un peu plus que les autres… ah oui, forcément, c’est lui ! Mais « tais-toi donc, Grand Jacques ! Que connais-tu de l’amour ? Des yeux bleus, des cheveux fous, tu n’en connais rien du tout… ». Comment ça, je n’y connais rien ? Alors, c’est que vous ne connaissez pas ma Chanson des vieux amants ! « 20 ans d’amour [et je ne vous dis pas… 50 !], c’est l’amour fol […]. Oh, mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour, de l’aube claire jusqu’à la fin du jour, je t’aime encore, tu sais, je t’ai-ai-me… ».

Score hommes-femmes, à quelques minutes de la fin… 5-4. Georges et Léo me regardent, un brin ironiques. Là, je joue gros, mais je sais que tous les deux m’auraient sûrement pardonné ces choix. Je connais depuis longtemps le titre qui va l’emporter, car il m’obsède depuis… tant de temps ! Mais pour respecter la parité, c’est une femme qui doit la chanter (pardon, Léo !). J’ai choisi l’interprétation d’Abbey Lincoln, parce qu’elle me permet d’introduire subrepticement une grande chanteuse non francophone et, tout à la fois, mon cher Pat qui l’accompagne ici sur une rythmique valse-jazzy très originale et qu’il y met bien sûr sa pa-pat(te) bien à lui : Avec le temps… « va, tout va bien… ». Et si, sur la fin, les yeux humides de Léo (dans son « clip » à lui) vous ont manqué, ou si comme moi vous avez juste envie de remuer un peu plus le couteau dans la plaie, je vous propose la version, lente et douloureuse, de cette poignante chanteuse sud-coréenne Youn Sun Nah, ici en simple duo voix-guitare avec son remarquable compère guitariste suédois Ulf Wakenius (nous avons eu l’infini plaisir d’assister à un de leurs concerts à Marciac) : Avec le temps (bis)


Score final 6-5… Mais je ne pouvais décemment pas laisser Georges sur le carreau sur son radeau. Alors, pour me faire pardonner de lui et lui rendre également hommage, j’ai pris ma guitare et, en la gratouillant (à ses oreilles goguenardes tout là-haut), bien sûr, Je m'suis fait tout p'tit ! [Au moins, là il n’y a pas (encore ?) de pub !].

13 octobre 2026

La ville à la campagne

Kata

 

Et si Alphonse Allais avait raison ? J’ai bien failli écrire Émile Allais, je me serais trompée de prénom, ce serait bien de moi, ancienne acharnée sur les planches et maintenant regardant nos montagnes et leurs pistes de ski depuis la ville. Émile Allais n’a rien à voir avec Alphonse ; c’est lui qui a inventé la méthode des skis parallèles pour descendre les pentes, a « inventé » les moniteurs de ski, a créé et développé les stations en France et en Amérique du Sud, comme au Chili, qui a aussi remporté quelques courses de ski et obtenu quelques médailles civiles et sportives.

Émile a beaucoup fréquenté les montagnes et il a écrit son histoire sur les planches (de ski).

Non, en fait, je voulais parler d’Alphonse Allais, 1856 - 1905. Comme l’écrit Wikipédia : « … reconnu pour sa plume acerbe, insolente et irrévérencieuse… et maitre de l’humour absurde »

J’aime beaucoup son humour absurde et ses vers holorime (la rime est constituée par tout le vers). Exemple :

Par les bois du djinn où s’entasse de l’effroi,
Parle et bois du gin, ou cent tasses de lait froid

Bon, pourquoi voulais-je parler d’Alphonse Allais ? Eh bien, le samedi 10 octobre, à Grenoble avait lieu la traditionnelle « Descente des Alpages ».

Des agriculteurs-éleveurs conduisent leurs vaches le matin derrière la gare, puis, en cortège, traversent la ville jusqu’au lieu d’exposition, où est dressée une étable pour accueillir leurs bêtes.

Ce n’est pas tout. La fête s’étale sur trois places et toutes les rues, qui mènent de l’une à l’autre. J’avoue, je ne me suis pas levée le matin pour voir le défilé, je suis allée faire un tour à la fête en tout début d’après-midi.

J’ai été accueillie comme une enfant par cette énorme vache qui barrait toute une rue et, si j’avais été plus jeune, j’aurais fait du toboggan pour sortir par cette petite porte aménagée entre les pattes.

J’aurais peut-être aussi fait un tour sur le dos d’un âne ou tenté d’escalader un mur aidée par un militaire des troupes de montagne.

Je n’ai plus l’âge. J’ai donc fait à pied le tour des places en flânant dans les rues qui y mènent. De toute façon je ne pouvais que flâner vu le monde qui s’y pressait et tout ce monde résonnait de bonne humeur. Sur les places et de chaque côté des trottoirs, que trouvait-on ? Des stands, des stands et des stands. Et que trouvait-on sur les stands ? Seule, je n’ai pas osé chanter :

C’est à boire à boire à boire à boireueueu
C’est à boire qu’il nous faut ohohohoh

Je n’irais peut-être pas jusqu’à écrire « des kilomètres » de tables, les unes recouvertes de bouteilles et de verres, et sur d’autres, on avait rajouté des assiettes, car c’était l’heure du repas. Les départements étaient invités à faire connaître leurs spécialités, notamment les vins de pays et les fromages fabriqués à partir du lait des animaux du terroir. Étaient donc représentés, surtout le Vercors pour l’Isère et les deux Savoie avec la tartiflette. C’était des cris, des rires presque assourdissants, mais, preuves d’une réelle vitalité après les restrictions de cet été dues à la canicule, la bonne humeur rayonnait.

Je ne suis pas restée très très longtemps. Il paraît qu’il y a eu la confection d’un pâté en croute, le plus long du monde. J’ai juste entendu le début du concert des cors savoyards.

Pendant plus d’une heure, j’ai pu croire que la campagne avait pris possession de la ville pour illustrer le propos d’Alphone Allais retrouvé dans « Dicocitations » :

« Les villes devraient être construites à la campagne, l’air y est tellement plus pur. »

C’est bien vrai, on respire, l’air y est plus pur, mais je ne suis pas sure que l’air nocif ne s’y soit pas installé.

Pour en revenir à La Descente des Alpages, une telle ambiance bon enfant fait énormément de bien au moral après la difficile semaine passée avec les manifs de jeunes, qui ont mal tourné, les très graves blessures dues aux armes policières, les arrestations et mises en examen.

Il faut aussi faire le plein d’énergie pour la semaine à venir et les manifestations qui vont reprendre, notamment celle de samedi prochain, où il n’y aura pas que les jeunes lycéens et étudiants, filles et garçons, à défiler. Y aura-t-il celui qui est arrivé largement en tête de la primaire du PS, c’est-à-dire Raphaël Glucksmann ?

Pour terminer, si Alphonse Allais avait été encore parmi nous, il aurait certainement envoyé sa suggestion à nos ministres : « Il faut prendre l’argent là où il se trouve, c’est-à-dire chez les pauvres. Bon d’accord, ils n’ont pas beaucoup d’argent, mais il y a beaucoup de pauvres. »

Internet


 

13 octobre 2026

Automne ?

Bernard M.

 

Il pleut. Pluie régulière et soutenue, bienfaisante après cette sécheresse. Espérons qu’elle sera suffisante pour mouiller la terre en profondeur… Un sacré contraste en tout cas avec l’exceptionnelle arrière-saison dont nous avons bénéficié, spécialement à Toulon pour nos formidables Journées. Elles auraient sans doute été bien différentes si elles s’étaient tenues quelques jours plus tard dans le contrecoup de l’épisode cévenol…

La pluie, la chute brutale des températures nous font entrer dans l’automne. Le matin comme le soir, le domaine de la nuit s’étend. J’ai troqué les shorts pour le pantalon long et la chemise à manches longues a remplacé les chemisettes.

Mais c’est aussi un peu l’automne dans le cœur. J’ai passé l’autre jour une partie de l’après-midi à écrire un hommage à une de mes anciennes collègues de travail qui a été lu à l’occasion de ses obsèques auxquels je n’ai pas pu aller. Dans le même temps, j’apprends de graves maladies d’autres personnes de ma connaissance et plus ou moins de mon âge. Il m’arrive à moi de ressentir parfois de désagréables palpitations du côté du cœur et l’on sait que, de ce côté-là, ça peut basculer très vite et que tout à coup, on pourrait ne plus y être. Brr… Tout ça, ça plombe un peu. Dans Le Monde des livres j’ai lu un article sur le dernier livre de Rose-Marie Lagrave, à la fois sociologue et autobiographe, La mort devant soi, enquête autobiographique, derniers chapitres. D’un côté elle a raison d’être lucide et de regarder les choses en face. D’un autre côté, ça ne me dit vraiment rien de mettre le nez là-dedans. Pas du tout envie de lire son livre. Sans être dans le déni, j’ai envie néanmoins de me tourner vers des œuvres plus joyeuses, tournées vers la joie, vers le bonheur de vivre. Il y en a beaucoup, fort heureusement. Berçons-nous d’elles…

Par exemple je feuillette le dernier hors-série de Télérama tout juste reçu qui est consacré à Gustave Fayet, un propriétaire de vignes dans la région de Béziers, qui fut aussi peintre, décorateur et surtout formidable collectionneur et auquel la Fondation Vuitton consacre une exposition. Un nom que je n’avais jamais entendu (ou dont je n’ai pas le souvenir, car j’ai visité il y a quelques années la magnifique abbaye de Fontfroide qu’il avait acquise et dont il a assuré la restauration à la fois pour en faire une résidence secondaire et pour en ouvrir une partie à la visite). Je ne manquerai pas d’aller voir cette exposition lors de mon prochain voyage à Paris. Quelles magnifiques explosions de couleur et de vie dans ses propres réalisations, comme chez les artistes qu’il a plus particulièrement collectionnés (Gauguin, Van Gogh, Cézanne, Redon…).

Décor d’Odilon Redon dans la bibliothèque de l’abbaye de Fontfroide

Tiens, la pluie s’est arrêtée, les nuages se sont déchirés et de grandes taches de soleil se sont posées sur la place. Après tout l’automne, c’est cela aussi, ces alternances… Pluie, soleil, pluie, soleil… Elles font écho en nous, ce sont d’autres intermittences du cœur…

Et aujourd’hui la température est annoncée fortement à la hausse. Est-ce bien l’automne ?

Internet

 

 


Décor d’Odilon Redon dans la bibliothèque de l’abbaye de Fontfroide


 

13 octobre 2026

Aux frontières de l’impossible… mon TOP 10 (1/2)

Malcolm

 

Ce matin, je m’y colle, après plusieurs insomnies ces dernières nuits à l’occasion desquelles, contrairement à Elizabeth, bien que je n’aie convoqué aucune d’elles, certaines chansons n’ont cessé de s’inviter, toutes seules (les garces…), à tourner inlassablement dans ma tête pour m’empêcher, moi, de retrouver le sommeil. Je me laisse enfin aller à cette aventure partagée. Car c’en est bien une, aventure ! Non, ce n’est pas du tout un jeu auquel nous a gentiment conviés l’ami Pierre, c’est une véritable séance de torture. Un brin masochiste, même. Car, dit-on, « choisir c’est renoncer » (adage gidien ?). Et renoncer, forcément… c’est souffrir un peu. C’est quand même très difficile de « préférer ». Mais préférer, ce n’est pas ne pas aimer les autres, n’est-ce pas ?… Ah, comme j’ai souffert en essayant de dresser mon petit tableau personnel et en procédant sans cesse à ces douloureux élagages pour l’empêcher de croître et pousser dans tous les sens ! Car il fallait bien, à tout moment de cette réflexion, procéder par « élimination » (quel mot terrible !). D’autant que la demande n’était pas forcément explicite au départ : je ne suis pas retourné la consulter pour savoir si nos « morceaux » préférés pouvaient inclure tous les genres de musique écoutée et aimée (instrumentale ou chantée, et en quelque langue que ce soit). Je me suis personnellement aligné sur ce qui est le plus fréquemment ressorti, me semble-t-il, des réponses : la chanson (en langue) française. Par ailleurs, je n’y étais pas obligé, mais je me suis mis des contraintes personnelles particulières, notamment la parité (si, si, j’y tenais !) ; le fait aussi que les morceaux retenus devaient être présents dans ma discothèque personnelle et qu’ils y figuraient en raison d’émotions particulières ressenties dès leur première écoute et restées gravées dans mes souvenirs (c’était le plus souvent le cas, mais au final je ne me suis pas toujours souvenu du contexte en question).

Alors, quelques mots justement à propos de ma « discothèque », qui est de fait une « CD-thèque » parce que presque exclusivement constituée de CD et que les disques vintage de notre lointaine jeunesse (les « vinyles ») n’en représentent plus qu’une infime partie. Car malgré tout ce que pourront argumenter les « vinylophiles » et autres « vinylomaniaques », quand j’écoute de la musique, quel que soit son genre, je ne supporte pas le moindre craquement de sillon (et mes vieux vinyles – qui furent certes parfois honteusement maltraités dans mon jeune âge – n’en manquent malheureusement pas…), surtout quand une rayure (blessure ?) plus profonde que les autres introduit une interminable autant qu’exaspérante répétition d’un passage ! Ma discothèque se compose donc à ce jour (et elle continue de croître… moins vite toutefois que la bibliothèque !) d’un bon millier de CD, dont 743 originaux occupant plusieurs étagères de la bibliothèque de mon salon (le reste étant des copies de CD empruntés en médiathèque et conservés uniquement en archives numériques sur disques durs (sans jeu de mots). Ils sont classés par moi en une dizaine de « genres » : « Jazz/jazz-rock/brésilien » (345 CD : le cœur de mes passions musicales) ; « Pat Metheny » (œuvres complètes de mon guitariste fétiche, dont la musique est tellement éclectique qu’elle constitue – à mes yeux et surtout mes oreilles – un « genre » à elle toute seule : 95 CD et plus de 800 titres à lui tout seul, en tant que soliste, leader de groupe, « sideman » ou invité d’autres artistes) ; « Folk/Pop/Rock » (161 CD : musique initiatique de ma folle jeunesse…) ; « Beatles » (autres « maîtres » de cette même jeunesse et sous-genre en soi du précédent ; œuvres complètes également, soit 19 CD et 321 titres, hors productions individuelles de chacun des « 4 de Liverpool ») ; « Celtique/Trad » (131 CD : mes racines écossaises et bretonnes s’y complaisent et s’y complairont toujours) ; « World/New Age » (81 CD : prolongement et extension au reste du monde du genre précédent) ; « Afrique » (65 CD : encore un « sous-genre » du précédent, aussi diversifié que la géographie de ce continent aimé, dont les musiques auront imprégné tous mes sens pendant mes 18 années de vie sous les tropiques) ; enfin (et seulement, au regard de leur faible présence relative) « Chanson et variété françaises » (58 CD) ; « Classique » (58 CD), « Comiques et divers » (30 CD) et « Famille et amis » (20 CD de musiciens proches). Au total, ces 1063 CD rassemblent 12.710 titres et… tellement de coups de cœur ! Alors, comment en retenir dix ???

Il y a quelques années, je me suis lancé le modeste défi de réécouter l’entièreté de ma CD-thèque. Contrairement à une relecture, impensable, de tous les livres de ma bibliothèque (je n’en ai même pas terminé – et ne terminerai peut-être jamais – l’inventaire !), c’était une chose tout à fait réalisable. Mais il m’aura tout de même fallu environ quatre ans pour cela… Car, contrairement à l’ami Pierre (et peut-être beaucoup d’autres personnes), je suis personnellement incapable d’écouter (c.-à-d. pas seulement, entendre) de la musique (surtout si je l’aime, parfois follement… donc pas celle du supermarché !) et faire autre chose en même temps, sauf… ma toilette matinale, à la maison, faite de gestes parfaitement automatiques n’altérant pas mon écoute attentive (je ne me suis jamais coupé en me rasant en musique !). C’est donc un temps d’écoute – concentrée – relativement limité dans ma vie (ma toilette reste néanmoins soignée !), mais – en dehors bien sûr des nombreux concerts en public – je consacre quand même aussi un petit peu de mon temps quotidien à écouter de la musique par ailleurs : sur des chaînes dédiées à la télé, à la radio, ou sur l’ordi… ainsi qu’à l’occasion de mes trajets en voiture où, comme pour la toilette, mes automatismes sont censés limiter les risques…

[À suivre]

 

12 octobre 2026

Chroniq’hebdo | Des outils et de la création, des mots irremplaçables

Pierre Kobel

 

Combien de fois je me suis demandé, et peut-être ici même, comment nous pourrions travailler sans connexion Internet ? Tant pour nos échanges que pour nous informer, nous ne cessons de nous référer à cet univers devenu incontournable pour beaucoup. À l’heure où je commence cette chronique, je n’ai plus accès à Internet en raison d’un bogue informatique comme il en survient parfois qui nous donnent la mesure de notre dépendance. Raaaaah ! Je m’agace, je m’énerve, je bidouille, rien n’y fait, je suis renvoyé à ma solitude. Et alors ?

Bien plus tard, je reprends ma chronique après avoir récupéré ma connexion, mais je mesure combien nous sommes devenus dépendants de nos outils numériques. J’ai encore passé de nombreuses heures devant mes écrans pour les publications de l’APA depuis le retour des Journées. Mélange d’intérêt et de lassitude. Intérêt pour tout ce que ces chantiers m’apprennent que j’investis autant dans mon travail personnel que pour l’association. Lassitude quand l’activité devient chronophage et m’empêche de mener à bien des projets personnels. Il n’y a aucune plainte de ma part, ce que je fais relève de mes activités bien avant que je m’implique là, mais cela ne remplacera jamais l’intensité que je peux éprouver à créer par l’écriture, le dessin ou la photographie.

Tous les outils du monde ne remplaceront jamais ce que nous pouvons faire avec notre esprit, y compris l’IA et les illusions qu’elle nous laisse entrevoir. Je regardais la semaine dernière des vidéos du travail artistique de nos amis Anne Poiré et Patrick Guallino (Allez sur YouTube, tapez leurs noms et vous en prendrez plein les yeux… et le cœur !). Cela me faisait penser à d’autres réalisations antérieures, telles celles du facteur Cheval pour ne citer qu’un exemple des plus connus. Il y a là du matériel, de la sueur et du temps long pour construire ces lieux hors du temps que ces créateurs nous offrent, mais il y a surtout l’imagination créatrice qu’ils développent et qu’aucune machine ne pourra remplacer.

Quand chaque jour, je prends le temps de lire quelques poèmes parmi tous les recueils qui courent dans mon logement, le temps ne s’arrête pas, il se réajuste. Il me ramène à la mesure des mots qui sont le seul repère de toutes nos errances.

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)

12 octobre 2026

Foin de la modestie

Elizabeth LC.

 

Jusqu’à présent j’avais hésité, par modestie, et puis, ce matin, je me suis dit : Au diable !

Voilà l’objet. J’ai publié il y a quelques semaines un livre : Olivier Rolin, le voyage de l’écriture. En autoédition, parce que j’en ai marre de courtiser les éditeurs.

Résumé : « En 1993 Olivier Rolin a déjà publié plusieurs romans et livres de voyage, quand il fait paraître un ovni intitulé L’Invention du monde, qui va être qualifié de tous les superlatifs possibles et imaginables. Au-delà de ce livre exceptionnel, mon essai propose une présentation globale de l’œuvre d’Olivier Rolin, afin d’en discerner les thèmes essentiels, d’examiner les parentés avec d’autres auteurs contemporains (ou pas), de voir comment les techniques de narration y sont utilisées pour parvenir à ses objectifs. Afin de mieux faire connaître le travail de l’un des écrivains majeurs du paysage francophone. »

Je pense en effet que Rolin, qui est certes un écrivain connu, reste sous-estimé. Il vient de faire paraître un nouveau livre, La Guerre éternelle, ce qui fait qu’il était invité mercredi 7 octobre à l’émission de télé La Grande Librairie. Et là il s’est produit ce qui m’a fait changer d’avis et décider de promouvoir mon livre sur ce blog. En effet, Olivier Rolin, dans ses propos, a souligné l’importance pour lui de deux thèmes récurrents. Le premier est la proximité qu’il a de l’œuvre d’Homère et comment il la convoque dans ses livres – en l’occurrence, l’Iliade et la guerre de Troie. Le second étant la nécessité pour lui, avant d’écrire, quand il parle d’un événement réel, de se rendre d’abord sur le lieu où cela s’est produit. Ainsi, pour ce dernier ouvrage, il est allé à Hissarlik, en Asie Mineure, où se trouve le site archéologique de l’ancienne cité de Troie.

Or, ces deux points (Homère et le besoin d’aller sur place) sont développés dans mon livre, j’ai donc bien vu quelque chose d’essentiel…

Internet

7 octobre 2026

Écrits « en nature »

Bernard M.

 

À propos de nos belles Journées de Massacan encore…

Bien sûr il y a eu toutes les passionnantes tables rondes, mais, comme chaque année pour nos Journées, il y avait aussi les après-midis divers ateliers d’écriture ou d’échange. Nombre d’entre eux se sont tenus dans des petits salons d’extérieur, répartis dans le parc du domaine, nous permettant ainsi de rester pleinement en nature et d’y écrire au plus près de nos ressentis de l’instant.

J’ai participé pour ma part le samedi à l’atelier Haïkus animé par Catherine Bierling et à celui du dimanche d’Emmanuelle Tabet, qui se sont tenu tous les deux au bas de la partie relativement plane du parc, près du rebord de la falaise.

Après une présentation des techniques du haïku par Catherine, insistant notamment sur la façon dont il s’inscrivait dans la culture japonaise et sur les différences qu’entrainait une pratique en français, nous nous sommes lancé et avons chacun tenté de produire nos haïkus.

Voici les miens. Seul le dernier a la forme canonique 5-7-5 syllabes et c’est presque par hasard, je n’ai pas spécialement cherché à aboutir à ce résultat. Catherine insistait d’ailleurs justement sur la prééminence à apporter à la créativité et à ne pas la brider en s’obligeant à suivre une règle trop contraignante :

 

Femmes assises devant moi

Stylo à la main, studieuses,

À nos pieds la mer,

Doux ressac sur les rochers…

 

Immensité de la mer,

Sous les ramures des pins

Une voile au loin,

Plane une mouette…

 

A nos pieds la plage de galets,

Ressac de la mer sur la falaise,

Monte le rire d’une baigneuse…

 

Soleil encore haut,

Scintillements de la mer,

Nuages flottants…

 

Avec Emmanuelle l’exercice était différent. Elle nous a demandé d’abord de fermer les yeux, façon d’éliminer un sens un peu impérialiste pour pouvoir mieux se concentrer sur ce que nous disaient les autres, en l’occurrence ici, surtout le toucher et l’odorat. Elle a placé successivement deux petits objets dans nos mains en nous demandant de décrire ce qu’on en percevait.

Voilà ce que j’ai ressenti et écrit :

 

Fermons les yeux, ressentons…

Dans l’espace ouvert, d’abord la délicieuse sensation d’une légère brise.

Puis, entre les doigts se devine la plume, douceur d’un côté, dureté de l’autre, dureté, dureté et même piqure de la pointe. Caresse et légère chatouille à passer la plume elle-même sur la joue, sous le nez…

Entre les doigts ensuite, la petite pomme de main qui tient au creux de la main, le doigt va et vient et explore les interstices entre les écailles. Délice de l’odeur, légèrement sucrée…

En arrière-plan, percevoir les chants ténus des oiseaux et le bruit de la mer…

 

Levons-nous maintenant.

Marche aveugle de quelques pas vers l’arbre le plus proche.

Sous les pieds l’inégalité du sol fait hésiter et, soudain, les mains en avant, par réflexe, comme s’il y avait un danger…

Arbre touché. Il est rêche. Il est rugueux. C’est violent même cette sensation. La caresse n’est pas si plaisante comme le serait celle d’un hêtre. D’autant que soudain le doigt se heurte à un clou planté, agression de l’arbre, agression de ma main…

 

Ensuite…

Nous ouvrons les yeux,

La mer, le ciel, l’espace,

Devant nous, figures de femmes assises au rebord de la falaise, auréolées de lumière.

Clic-clac, j’ajoute l’image aux mots…

 

Après l’exercice Emmanuelle nous a invités à venir poser et coller les objets sur une grande feuille et à y ajouter une ou deux lignes extraites de ce que nous avions écrit. Et nous avons rapporté avec précaution cette jolie trace du moment pour la joindre à celle réalisée par l’équipe de la veille.

Ce furent de bons moments, au plus près de nos ressentis. Merci à Catherine et à Emmanuelle.

Et si vous ne l’avez pas encore vu, vous pouvez aller sur le compte rendu des Journées sur le site de l’APA avec son reportage photographique : https://autobio-asso.fr/actualites/massacan-2026-des-journees-exceptionnelles

 

 

6 octobre 2026

Chroniq’hebdo | De l’actu et ce qu’il en est

Pierre Kobel

 

Je retrouve dans le recueil J’écris blessure du poète iranien Garous Abdolmalekian, ces vers qui me ramènent encore aux journées de l’APA :

Nous sommes assis dans le temps
Et le temps marche en nous
Nous avançons dans le temps
Et en nous le temps revient
Nous trébuchons dans le temps
Et le temps continue son chemin.

Mais l’actualité est ailleurs et je pense aux lycéens et aux étudiants qui, depuis une semaine, sont dans la rue pour manifester contre les conditions matérielles et humaines de l’enseignement et parce qu’ils mesurent les dangers, voire l’impasse, de leur avenir. Je comprends les craintes et les appréhensions, telles que les exprimait récemment Anne. Les violences, les destructions qui ont eu lieu dans certains endroits sont déplorables et ne résoudront rien, mais elle ne m’en voudra pas de ne pas m’en tenir à ce seul aspect des manifestations pour les stigmatiser. Certains en profitent pour accuser au passage des adversaires politiques d’instrumentaliser le mouvement, et le bruit et la fumée deviennent prétexte à masquer la réalité des problèmes que posent les jeunes. C’est un peu court. Car cette colère ne devrait surprendre personne, elle n’est que le fruit d’un abandon ancien de l’Éducation nationale et, au-delà des gouvernants, de l’école, des enseignants et, le plus grave, des élèves. En laissant se dégrader des établissements, en ne leur donnant pas des moyens de fonctionnement adéquats, en négligeant la formation des enseignants, ils ont laissé pourrir une situation qui explose dans la rue aujourd’hui. Vers quelle humanité voulons-nous aller quand tout n’est que gestion au quotidien, ambitions personnelles et manque de perspectives ? Déjà en mai 2023, dans une chronique, j’écrivais : « qu’il est facile pour ce président, ces ministres de dénoncer, de prendre des airs offusqués ou désolés selon les circonstances ! Facile quand leur politique s’inscrit dans un continuum de longue date qui déshumanise les liens sociaux, refuse les contestations, gère à l’économie tout ce qui peut être marchandisé. Hypocrisie de la classe politique tout entière qui ne lève pas le nez de ses ambitions et laisse dériver tous les domaines, l’éducation, la culture, les médias qui pourraient contribuer à aller contre cette radicalisation violente des opinions. »

Est-ce la même France qui, un week-end, reçoit le pape avec force démonstrations de ferveur et d’attente d’une bonne parole miraculeuse et qui, dans la semaine suivante, descend dans la rue pour dire son ras-le-bol et afficher une conscience citoyenne parfois débordante, mais tout à fait légitime ? Je n’en suis pas sûr et, parfois, je ne sais plus dans quel monde nous vivons et si j’y ai ma place. Difficile de conserver des convictions, difficile de vivre ses rêves.

****

« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)


 

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