Chroniq’hebdo | Du courrier postal, de l’actu et de la démocratie
Pierre Kobel
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Je ne sais pas vous, mais moi, quand je sors de chez moi, je ne peux m’empêcher d’ouvrir ma boîte aux lettres, même si je sais qu’il n’y aura rien dedans ou quelque publicité qui part aussitôt dans la poubelle, et que je serai déçu. Mais j’attends toujours le miracle d’une lettre, de l’envoi d’un recueil et, parfois cela arrive. Parfois je suis tenté de demander à mes correspondants, ici ou ailleurs, de m’écrire par voie postale. Pour le plaisir, pour le fun, pour plus d’humain dans les échanges ! Et puis je sais bien ce que les courriels ont de rapide, de pratique, d’utile. Mais l’écriture manuelle, c’est autre chose et je m’attriste de voir disparaître ces traces physiques des autres. Dans un coin d’une pièce, j’ai un sac rempli de courriers. Il s’agit de ceux que j’avais reçus pour mes 60 ans. Une amie avait demandé à soixante personnes de mes connaissances de m’écrire un courrier postal à cette occasion. Il faudra un jour que je les scanne et que j’en fasse un album.
Connaissez-vous l’art postal ? Certainement vous avez déjà vu de ces enveloppes décorées jusqu’à devenir des œuvres d’art. Car une lettre, ce n’est pas que le contenu, c’est aussi ce qu’elle vous dit avant même d’être ouverte. Et je retrouve ce texte de la poète Marina Tsvétaeva, traduit par Elsa Triolet :
La lettre
Ainsi l’on n’attend pas les lettres,
Ainsi l’on attend une lettre.
Un morceau de chiffon avec
Un ourlet de colle
Autour. À l’intérieur, rien qu’un
Mot et le bonheur. Et c’est tout.
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Ainsi l’on n’attend pas la joie,
Ainsi l’on n’attend que la fin
Vienne : une salve de soldats,
Trois petits quartiers de
Plomb au cœur. Un brouillard rouge.
Cela seulement. Et c’est tout.
Non pas le bonheur – je suis vieille !
La fleur, le vent l’a balayée !
Mais le rectangle de la cour,
La bouche noire des fusils.
(Le rectangle d’une lettre : encre,
Charmes et envoûtements !)Mais
Pour le dernier sommeil mortel,
Personne n’est jamais trop vieux !
Le rectangle de cette lettre.
*
Des images d’actualité ramènent aux violences urbaines qui accompagnent les manifestations lycéennes et étudiantes, des commentaires se rapportent à la fusillade d’Aubagne et au profil du jeune garçon qui a tiré. Si les deux faits n’ont pas de lien apparemment, je ne suis pas loin de penser comme certains qu’ils sont chacun le résultat d’une même propagation de la haine et de l’hostilité par les réseaux extrémistes qui savent combien le développement des radicalités et de la violence peut conduire plus sûrement au pouvoir. Quand je vois les bandes de cagoules noires qui pillent les magasins, ils me font plus peur pour ce qu’ils annoncent que pour ce qu’ils font. Les destructions d’aujourd’hui, c’est le ferment d’une haine entretenue et distillée pour porter au pouvoir ceux qu’elle sert. Je suis vieux et j’en ai assez de ces influenceurs de tous bords qui se servent des médias et des réseaux sociaux pour créer un climat anxiogène, de ces politiques qui brutalisent l’opinion pour prendre le train en marche au lieu de travailler à la protection de la république et à la reconstruction d’une vraie parole démocratique. Je suis vieux, mais pas assez pour ne pas m’opposer à ceux qui, dans la rue, dans les sphères d’influence et au pouvoir, méprisent, chacun à leur façon, la population et la manipulent au lieu de faire œuvre d’intelligence éducative.
Je sais ce que mes propos ont d’idéaliste. Ce ne sont que des protestations dans le vent dont tous ces gens n’ont rien à faire et qui ne trouveront écho qu’auprès de ceux qui pensent comme moi. Mais je ne peux m’empêcher de penser que chaque parole qui refuse cet état de fait est un acte de résistance. Et aujourd’hui cette résistance démocratique est non seulement nécessaire, mais c’est notre dernier rempart contre la haine généralisée avant un ordre à sens unique et une autorité sans partage.
*
Tandis que j’écris je reçois le dernier billet de Bernard qui s’inquiète de ne pas être trop grave. Est-ce être trop grave que d’évoquer la mort et ce qu’elle implique puisqu’elle fait partie de notre vie ? J’étais, il y a quelques jours, aux obsèques d’un ami un peu plus jeune que moi que je connaissais depuis cinquante ans. En pensant à lui, je me disais que j’enterrais par là même une partie de mon passé. Difficile de se retourner sur son existence et d’admettre l’inéluctable.
Et j’aime ce qu’écrit Max Alhau :
Les mots comme une source
ignorante du fleuve,
les mots qui se déploient
refusant la douleur
ou bafouant la mort.
Les mots jamais de trop
et qui brûlent sans cesse
au plus vif de la nuit.
****
« Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? » (ELC)
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