Des Journées de l’APA, d’un pneu crevé, et du poète Buson
Anne Poiré Guallino
Pendant que nos amis Apaïstes sont aux Journées de l’APA, je pense à eux. Nous n’avons pas pu nous joindre à ce moment festif cette année, en raison de mon emploi du temps, et notamment un lundi particulièrement lourd et chargé, 8 heures, 18 heures… Les bords de la Méditerranée sont trop éloignés, nous avons dû ne pas nous inscrire.
Et puis voilà que jeudi, en allant au lycée, j’ai entendu un grand « POUM », en m’engouffrant à vitesse très réduite sur un rond-point dont j’ai l’habitude. Impossible de vous dire comment j’ai fait, mais j’ai percuté le trottoir, enfin, pas moi, le pneu arrière droit. Je me suis retrouvée à plat très vite, voyant lumineux m’indiquant que la pression n’était plus suffisante. J’ai à peine eu le temps de filer jusqu’à un garage d’une marque concurrente, qui m’a affirmé ne rien pouvoir faire pour moi. J’ai dû faire appel à mon assurance, l’assistance a dû appeler un gros véhicule pour tracter ma voiture jusqu’à notre garage, je vous passe les détails, tout en allant en même temps faire cours entre deux appels à l’assurance… Résultat ? Mon véhicule est toujours immobilisé (les voitures modernes n’ont plus de pneu de secours), l’assurance m’a fait rentrer à la maison (près de 40 kilomètres) en taxi, je n’ai toujours pas ma voiture, j’irai en bus à l’école ce lundi, et il n’est pas encore sûr que le pneu de remplacement ait été livré d’ici là. Tout cela pour vous dire quoi ? Eh bien… que nous n’aurions pas pu faire le déplacement pour les Journées de l’APA, vraiment, le sort était contre nous !
Mais à vrai dire, ce qui m’a décidé à pianoter sur mon petit clavier d’ordinateur, c’est plutôt le poète Buson, et son haïku. Vous ne l’avez peut-être pas lu, si vous ne descendez pas dans les bas de page, du côté des commentaires. Figurez-vous que j’avais demandé à l’IA de m’aider à trouver un texte, précis, un haïku célèbre sur un baiser.
D’office, c’est l’IA qui a cherché, et je pensais le tout définitivement effacé. Je viens de retrouver par hasard cet échange. Ma recherche était supposée servir pour un devoir en BTS. Le programme est passionnant cette année : « Le vrai du faux ». Eh bien, l’algorithme, sans savoir ce que je voulais faire de ces trois vers, continue de me faire réfléchir à cette question. (Hors de toute polémique à propos d’Orelien Thelyson, que je n’ai pas lu.) L’IA, bien sûr, ignorait que je posais cette question en lien avec le thème imposé aux épreuves de mes étudiants. N’empêche… La première réponse, immédiate, fut : « Un des haïkus les plus célèbres évoquant subtilement un baiser (et le frémissement de l’amour) est signé par le grand maître japonais Yosa Buson : « Sur la joue du canard de bois/Une goutte de pluie – /Ce baiser froid »
Wouahhh ! J’étais ravie. Exactement LE poème qu’il me fallait ! Curieuse, j’ai voulu trouver la source de ces vers qui tombaient à pic pour compléter le célèbre “ Baiser de l’Hôtel de Ville ” de Robert Doisneau, que j’envisageais montrer en classe. Sauf que, ne trouvant ce poème nulle part, j’ai fini par demander à nouveau à Google/l’IA : “ Quelle est la source de ce haïku ? ” Réponse qui m’a fait sursauter : “ Il s’agit d’une confusion entre plusieurs poèmes et traductions. En réalité, le poème mentionné n’existe pas sous cette forme exacte chez Yosa Buson, et l’interprétation liant un ‘ canard de bois ’ à un ‘ baiser froid ’ relève d’une réécriture moderne ou d’une erreur d’attribution. ”
Ce poème n’existe pas ! Si je n’avais pas creusé…
L’IA a poursuivi : “ Voici ce qu’il en est réellement :
1. Le véritable haïku d’hiver de Yosa Buson
Yosa Buson a effectivement composé un célèbre haïku d’hiver mettant en scène un canard (plus précisément un canard mandarin), mais il n’y est pas question de baiser. Le texte original dit :
Sur la joue du canard mandarin/La pluie d’hiver – /Quel froid !
(鴛鴦の 頬に冬雨の 寒さかな — Oshidori no / hoho ni fuyuame no/samusa kana) ” »
Je vous passe le commentaire détaillé sur le texte originel (s’il existe bel et bien !), qui ne m’intéressait plus du tout, finalement. Cette douteuse traduction m’avait refroidie, et la machine a terminé ainsi : « Le poème cité résulte donc d’une version très romancée et modifiée du célèbre haïku d’hiver de Buson. »
J’avais lu un peu trop vite, dépitée, et cru qu’il s’agissait d’une pure et simple invention, déformation de l’IA. Non, elle avait pioché dans une mauvaise traduction. Peut-être… Bonne ou mauvaise foi ? N’empêche, sans ma vigilance de départ, j’aurais pu proposer aux élèves un texte, certes, tout à fait adapté au thème dont j’avais besoin, mais FAUX. Pour traiter de la question au programme, c’est tout de même un comble, non ?
Sur ce, les amis, je vous laisse, en ayant vraiment hâte d’avoir les premiers retours concernant ces Journées de l’APA. Je suis aussi pressée de retrouver ma voiture, toujours bloquée à Roanne… Le garage n’est pas sûr de pouvoir obtenir le pneu ce lundi.
Quant au « baiser froid » de la pluie… on l’attend, paraît-il, pour mercredi, dans notre région. C’est ce que l’on nous dit, depuis des semaines, et chaque fois, quand arrive le jour annoncé, les gouttes sont repoussées à la semaine suivante, voire, à la saint Glin-Glin.
Je vous ai déjà parlé de l’état de sécheresse particulièrement aiguë dans notre région. Les messages insistants sur la « situation critique » et la « vigilance de chacun », « essentielle », se multiplient. Sur fond rouge. La consommation d’eau rendue bientôt impossible pour le refroidissement et l’évaporation des serveurs des centres de données risque d’elle-même d’arrêter les délires de l’IA. À moins que nous-mêmes n’ayons plus à boire, bientôt. Sur nos joues de bois, alors, nous guetterons le moindre baiser humide…
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PS : Pour continuer avec le « vrai du faux », je joins une photographie de notre cher Philippe… prise aux Journées de l’APA en juillet 2015 : pas cette année ! Na na nère… C’est vrai, donc, et c’est faux. Sourires…
Re-PS : Ce billet, envoyé le 26 septembre, a reçu cet accueil de Pierre : « Amie Anne, je rentre des Journées (tu en auras des échos), je trouve les articles en retard, dont le tien, et ce dernier se finit… en queue de poisson ! Tu m’envoies la bonne fin ?
À très bientôt, APAmicalement
PPierre »
Je sens que vous n’allez plus rien suivre, tant les mots m’amusent… « La bonne faim » ? Pourquoi serait-elle plutôt « queue de sirène » ? « Pédoncule de poison » ? Sans eau, si nécessaire, dont parlait la chute, pauvre « queue de poisson », quel avenir ?
Savez-vous que nos « goldfishes », carassins et cyprins dorés qui vivent dans un bassin, au fond du jardin, ont diminué de volume ? Cet été, ils ont rétréci, se sont adaptés au changement climatique. Il paraît qu’ils le font tous, les poissons rouges qui vivent à l’extérieur, en ces difficiles circonstances. Et j’ai entendu qu’ils retrouveraient leur format originel quand le temps sera redevenu moins féroce. Mais ce n’est pas de cette « queue de poisson » –là que parle Pierre.
Je pourrais – pure provocation – demander à l’IA de trouver une chute qui convienne à mes lecteurs. Je pourrais également suggérer à Pierre de ne pas mettre en ligne ce billet, dont la fin ne lui convient pas.
Je peux aussi me dire que mon ami lecteur n’a peut-être pas tort.
S’il n’a pas saisi le fait que je jouais avec le fameux « haïku mauvaise traduction » soi-disant de Buson, en lien avec la question du plagiat qui affecte la planète littéraire ces jours-ci, pour que ce qui était escroquerie soit métamorphosé en une vraie phrase d’Anne Poiré, il faut que je sois plus explicite.
Alors je me lance. Sans la moindre IA, évidemment, sans faux Buson non plus, sans même savoir vers quoi je me dirige, j’écris, pour finir, quelques (presque) haïkus, mêlant les saisons, l’évanescent instant présent, la nature, mais pas forcément les dix-sept syllabes (je n’aime pas compter !).
L’arête de poisson
Manque d’eau
Et ce n’est que l’automne
–
Canard de bois
Attendant un baiser
La pluie le surprend
-
La pluie d’automne
Enfin
Quel soulagement
-
Le baiser
De l’hôtel de ville
Truanderie
Comme le haïku
Supposé de Buson
Eh oui, j’ose même un quintil ! Carrément un faux haïku… de cinq vers. Décidément, je suis vraiment désobéissante. Mais c’est vrai qu’existent les tankas. (Tant qu’à oser, je pars dans tous les sens !)
Et j’ai oublié de vous informer, puisque nous sommes désormais le mardi 29 septembre au matin, que ma voiture est réparée :
Un pneu tout neuf
Soir d’automne
La lune dans le ciel
Ou encore :
Le bruit de l’air
S’échappant du pneu bientôt crevé
Sur la route de l’hiver
Enfin, mon préféré, écrit en réalité en deuxième position, mais je le garde pour la fin :
Il ne frétille pas assez
En queue de poisson
Le billet annonçant l’hiver
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